mercredi 14 novembre 2018

Un petit pan de mur jaune, puis vert

Cette publicité (pas neuve) pour Veuve Clicquot, vue dans M, le magazine du Monde de cette semaine :

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Si la marque de champ’ justifie le petit pan de mur jaune en rappelant que c’est la couleur de son étiquette, il est plus difficile d’expliquer la présence de la jeune femme écrivant, sinon en avouant qu’il s’agit là d’un pur plagiat dont les publicitaires sont coutumiers. La marque plagiée est le chocolat Menier ; l’affiche, dessinée par Firmin Bouisset, date de 1892 :

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La première réclame pour cette marque fut réalisée en 1879 par Achille Lemon (alias Uzès). Elle nous montrait un tout jeune peintre passablement dévêtu, qui écrivait sans autorisation ses slogans sur un mur :

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De nos jours, ce petit salopiot devrait s’acquitter, selon l’article 322-1 du code pénal alinéa 2, d’une amende de 3750 euros assortie d’une peine de travaux d’intérêt général.

L’illustration d’Uzès fut, vers 1890, pompée par le chocolat Poulain :

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Firmin Bouisset la reprit pour le compte du chocolat Menier en 1892, mit en scène sa propre fille vue de dos qui écrivait le slogan :

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Firmin Bouisset et sa progéniture

Il déclina ce concept sous plusieurs formes, dont voici trois exemples :

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Le fond jaune utilisé par Firmin Bouisset venait de la couleur du papier qui enveloppait le chocolat. La typographie en blanc sur fond bleu alliée au jaune avait des sources plus lointaines, la Hollande exactement, et plus précisément Vermeer qui utilisa la combinaison bleu-jaune à plusieurs reprises. Avec, notamment, La Laitière (vers 1658) et La Jeune Fille à la perle (vers 1665) :

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Remercions Chambourcy puis Nestlé, sans qui la laitière serait restée inconnue

Ces enfants devant un petit pan de mur jaune avec une typographie bleue furent bien vite copiés (on oublia l’alliance blanc-bleu qui faisait trop penser aux carreaux de Delft). Deux exemples parmi d’autres, avec les chocolats Lombart et Suchard :

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De nombreuses autres marques vendant du chocolat reprirent l’association bleu-jaune, en oubliant les gamins de dos. Voici donc les chocolats Turenne, Nescao de Nestlé (Nescao a été remplacé par Nesquik, qui continue d’utiliser le même code couleurs) et Banania, dont le visuel le plus connu date de 1915 :

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Cela n’empêcha pas la marque Menier de décliner sa fillette de dos tout au long des années :

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Affiche d’O.Gus, 1930

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Affiche de William Pera, 1948

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Affiche de 1964

Aujourd’hui, le petit pan de mur jaune sert à fourguer du champ’, entre 36 et 56 euros la bouteille ; la plaque de chocolat Menier coûte environ 1,80 euro, le mur est devenu vert.

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mardi 6 novembre 2018

Une gamine inquiète

Aujourd’hui ont lieu les élections de mi-mandat aux États-Unis (midterms) au cours desquelles les Américains vont renouveler ou réélire tous les membres de la Chambre des Représentants, un tiers des membres du Sénat, et les deux tiers des gouverneurs. Ils voteront également pour désigner qui sera chargé de certaines fonctions locales, et participeront à des référendums locaux. Ce jour est d’importance, puisqu’à son issue l’on saura si Trump pourra ou non appliquer son programme pour les deux ans à venir.

Le 2 novembre dernier, la statue intitulée Fearless Girl (la gamine sans peur), située non loin de Wall Street à New York, fut revêtue d’un gilet pare-balles sur lequel était inscrit #FearfulGirl (la gamine inquiète) :

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La police intervint une heure plus tard, ôta ledit gilet. Cette intervention était l’œuvre d’un artiste nommé Manuel Oliver, père de l’une des dix-sept victimes de la tuerie perpétrée le 14 février 2018 dans le lycée Marjory Stoneman Douglas sis à Parkland (Floride). Il entendait manifester, à l’occasion de la campagne électorale, contre la prolifération des armes qui engendre des tueries au sein des  établissements scolaires et ailleurs.

En septembre dernier, Manuel Oliver avait également créé, à l’aide d’une imprimante 3D, une série de dix statues identiques intitulées The Last Lockdown (le dernier confinement).

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Elles furent exposées dans dix circonscriptions où les politiciens sont actuellement soutenus par le lobby pro-armes.

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La semaine dernière, Manuel Oliver avait installé à Times Square une autre statue en 3D représentant son fils Joaquin (regardez cette intéressante vidéo).

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Si Manuel Oliver a réalisé toutes ces sculptures grâce à une imprimante 3D, ce n’est pas à cause de sa facilité d’emploi mais pour attirer l’attention sur le fait que l’administration Trump a tenté d’autoriser la publication de plans permettant à tout un chacun de fabriquer, à l’aide de ce genre d’imprimante, un pistolet en plastique indétectable baptisé Liberator. Pour l’heure, un tribunal de Seattle a approuvé la demande des procureurs de huit États et de Washington DC, qui souhaitaient que soit bloqué ce projet. Mais rien n’est acquis.

Actuellement, ce sont entre 265 et 357 millions d’armes qui circulent aux États-Unis, pour seulement 317 millions d’habitants (estimation du Washington Post datée de 2015). Depuis le 1er janvier de cette année, 8 481 personnes ont été tuées. Au 31 décembre, elles seront environ 10 000. Soit plus de vingt-sept morts par balle et par jour, dont vingt-deux enfants. De quoi rendre les gamines inquiètes.

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dimanche 4 novembre 2018

Trick or Trump!

La couverture du dernier New Yorker en date (5 novembre 2018) affiche une illustration de Mark Ulriksen mettant en scène Donald Trump le soir d’Halloween. Elle est intitulée Boo!

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On y voit donc Trump apparaissant au bout d’une rue, un soir d’Halloween. Il avance sur la chaussée, l’air satisfait, tenant dans ses mains des citrouilles débordantes de bonbons. Au premier plan de l’image s’enfuient trois enfants déguisés. L’un porte un masque d’Anonymous (reprise du masque de V pour Vendetta, bande dessinée d’Alan Moore s’inspirant elle-même de la vie de Guy Fawkes, voir par là) ; le deuxième porte un masque de Scream (inspiré par Le Cri d’Edvard Munch) ; le troisième est déguisé en diable. Tous trois s’enfuient, terrorisés, à la vue de Trump. Derrière eux, sur le trottoir, un chat noir. Si au moins il avait traversé la rue pour porter un mauvais sort à ce sinistre Président ! Mais non, il est seulement saisi de peur en entendant les enfants qui s’enfuient en hurlant. Car c’est vers eux que se dirige son regard. Et non pas vers le Président orange comme une citrouille qui, après tout, n’est pas si méchant.

Que dire de cette image, sinon qu’elle nous présente Trump pratiquant un jeu d’un soir faussement effrayant, un jeu d’enfants avides de sucreries. Boo! s’intitule-t-elle. Pas de quoi fouetter un chat. Cette illustration, qui aurait également pu s’intituler Trick or Trump, est en somme un gag sans importance, un aimable cartoon d’où la politique est totalement absente. On rigole et l’on s’amuse avec l’image du Président placé dans l’actualité d’Halloween, et basta. C’est un truc classique des dessinateurs de presse que de relier deux événements ou deux personnages qui n’ont rien à voir entre eux, sinon la proximité temporelle (Plantu a basé l’essentiel de sa carrière sur cette combine). Dans le cas qui nous occupe, cela revient à évacuer tout regard politique, à ne pas s’engager, à ne pas dénoncer. Que dire sinon que cette position très contestable est en elle-même un geste politique ? Un geste qui consiste à banaliser le personnage, son discours et ses actes politiques hautement toxiques, lesquels disparaissent ainsi par enchantement dans le soleil couchant d’Halloween. Boo! nous dit le titre. Et l’on rit de bon cœur en oubliant le caractère extrêmement dangereux de Trump, “bon client” des dessinateurs de presse.

On aurait pu s’attendre à ce que ce lamentable Boo! paraisse dans un organe peu engagé politiquement, voire dans un magazine au service de la droite ne dédaignant pas une légère touche d’humour. Sauf que non : il paraît à la une du New Yorker, fer de lance de la gauche intellectuelle américaine. Et l’on se demande alors comment Françoise Mouly, directrice artistique, a pu accepter de publier en guise de couverture une image aussi pernicieuse, en contradiction totale avec le contenu du magazine dont elle est la responsable visuelle.

vendredi 2 novembre 2018

Red Dead Redemption II, sauce tomate et vodka

Le jeu Red Dead Redemption II vient de paraître, avec force publicité. Aussi, jetons un œil sur sa couverture et sur une paire de bidules promotionnels associés. Le personnage figurant sur la couverture est peut-être directement issu d’un western-spaghetti, c’est bien possible (le  rédacteur de ce billet parfumé à la poudre n’a pas eu, à sa grande honte, le courage de revisionner une dizaine de bobines avant d’écrire ces quelques lignes).

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Cela dit, la position dudit personnage rappelle celle de L’Inspecteur Harry de Don Siegel, incarné par Clint Eastwood. Caméra subjective - le spectateur à la place de la future victime - canon du revolver menaçant en très gros plan :

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La bobine du cowboy, elle, pourrait bien avoir été inspirée par celle de Gian Maria Volontè dans Pour une poignée de dollars de Sergio Leone. On se souviendra du duel final qui l’opposera à Lee van Cleef, avec encore une fois Eastwood, cette fois-ci en simple témoin. On remarquera la cartouchière en bandoulière sur les deux images :

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Sous ce potentiel flingueur apparaissent les silhouettes de cavaliers. Ils sont au nombre de sept, comme Les Sept Mercenaires de John Sturges :

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Les références s’empilent. Et ce n’est pas fini. Une image promotionnelle de Red Dead Redemption II est le décalque pur et simple de l’affiche de Mon nom est Personne de Sergio Leone encore, avec Terence Hill :

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La sortie de Red Dead Redemption II est accompagnée par la parution de multiples produits dérivés sans aucun intérêt, sauf un. Il s’agit d’un somptueux tapis en laine, que voici :

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On y retrouve les silhouettes des cavaliers figurant sur l’image en couverture du jeu. Des cavaliers sur fond rouge, chevauchant des bandes horizontales noires, jaunes et blanches. Évocation d’une autre image célèbre n’ayant aucun rapport avec le western puisqu’il s’agit de… La Charge de la cavalerie rouge peinte par Kasimir Malevich entre 1928 et 1932 :

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Dans le tableau de Malevich, les Rouges chevauchant une terre abstraite constituée de bandes de couleur chassent les Blancs vers l’ouest lointain. Revenons maintenant au personnage figurant sur la couverture de Red Dead Redemption II. Il pointe son flinguot vers nous, s’apprête à nous dézinguer :

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C’est exactement ce qui se passe dans le plan final du Vol du grand rapide (The Great Train Robbery), qui n’est rien d’autre que le tout premier western. Il fut réalisé en 1903 par Edwin Stanton Porter et Wallace McCutcheon. L’ultime plan de cette bobine muette nous montre en effet un hors-la-loi qui vide impassiblement son six-coups sur nous et qui continue ensuite d’appuyer sur la détente de sa pétoire alors que le barillet est vide. L’effet fut, dit-on, aussi saisissant que l’Arrivée d’un train en gare (La Ciotat) des frères Lumière et de 1896 :

Blam ! Blam ! Blam ! Blam ! Blam ! Blam ! Encore un peu de vodka avec vos spaghetti ?

mardi 16 octobre 2018

On the road again

La semaine dernière est sortie sur nos écrans une bobine de Mélanie Laurent intitulée Galveston. C’est une histoire de fuite en voiture, autrement dit un road movie. L’un des grands genres du cinéma amerlocain. L’affiche reproduit le cliché habituel, celui d’une voiture le plus souvent à l’arrêt avec un ou deux personnages appuyés contre elle :

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Le tout premier road movie est peut-être Les Raisins de la colère (The Grapes of Wrath) de John Ford (1940), d’après le livre de John Steinbeck :

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Viennent ensuite Bonnie & Clyde d’Arthur Penn (1967) et Easy Rider de Dennis Hopper (1969) :

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Ces deux films représentent les deux principales tendances du road movie : la fuite éperdue conduisant inéluctablement à mort, et la balade sans but (qui peut aussi conduire à la mort, eh oui c’est bête, hein). Au rayon fuite-éperdue, on citera La Balade sauvage (Badlands) de Terrence Malick (1973), Thelma et Louise de Ridley Scott (1991) et La Poursuite infernale (Highwaymen) de Robert Harmon (1984) :

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On notera que le titre français de cette obscure bobine reprend le titre français d’un fameux western, My Darling Clementine de John Ford (1946). Comme par hasard.

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Au rayon balade-sans-but on citera, entre autres, Stranger than Paradise de Jim Jarmusch (1984) et Sur la route de Walter Salles (2012), d’après le texte de Jack Kerouac :

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Les Raisins de la colère, premier road movie d’après nos services, se rattachent plutôt à une autre tradition, celle du film de western avec convoi de joyeux migrants en route pour un horizon meilleur à l’ouest toute, où il y a sûrement du nouveau. Avec, dans le décor, d’impitoyables Indiens prêts à tout pour violer la femme blanche et siffler tout le whisky et même l’alcool à 90° du vieux toubib alcoolo. C’est, par exemple, Le Convoi des braves (Wagon Master) de John Ford (1950) :

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Ou bien c’est une diligence attaquée par d’autres Indiens, non moins impitoyables. Et l’on se retrouve alors dans une fuite éperdue, celle de La Chevauchée fantastique (Stagecoach) de John Ford (1939) :

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On pourrait encore citer des tas d’autres films amerlocains. Ceux qui mettent en scène un adulte, un enfant et une voiture : Honkytonk Man (1982) et Un monde parfait (1993) de Clint Eastwoood ; ou bien ceux qui montrent sur leurs affiches des personnages et une voiture mais qui ne sont pas forcément des road movies : Little Miss Sunshine, The Dukes of Hazard, The Blues Brothers, Footloose, Kilomètre zéro, Go Fast, Smokey and the Bandit, etc. Mais il faut que je vous laisse, il y a mon bus qui arrive. Atchao.

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samedi 13 octobre 2018

On ne va pas chinoiser pour si peu !

Le 9 octobre dernier, Le Monde publiait une tribune rédigée par un collectif de scientifiques intitulée Climat : « Freiner la croissance de la population est une nécessité absolue ». Le quotidien annonça la parution de cette tribune sur Twitter, avec la photo ci-dessous nous montrant une tripotée de gamins asiatiques :

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Après recherche, il apparaît que ces enfants sont des tibétains, photographiés au Tibetan Children Village de Choglamsar en Inde.

Plus tard le même jour, le site d’Europe 1 reprenait cette tribune dans une version abrégée intitulée Climat : des scientifiques appellent à freiner l’essor démographique. Avec pour illustration la photo ci-dessous nous montrant des bébés asiatiques déguisés en empereurs chinois pour on ne sait quelle raison :

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Cette photo, prise au Paolo Hospital de Bangkok, est souvent utilisée par Europe 1 pour illustrer des articles traitant de la natalité. À propos d’un Japonais qui obtient le droit de garde de 13 enfants nés de mères porteuses en Thaïlande, ou de la France championne d’Europe des naissances hors mariage (où la coutume consiste à déguiser les nouveaux-nés en petits Puyi).

Mais revenons à notre sujet. Le lendemain, 10 octobre, UP’magazine publiait un article sur le même thème. Avec, là encore, des bébés asiatiques, très probablement chinois (on trouve cette photo sur des sites de l’Empire du Milieu) :

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Le surlendemain, 11 octobre, Breizh-Info reprenait à son tour la tribune du Monde avec en ouverture une photo de foule évidemment asiatique :

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Cette image, dénichée sur Wikipedia, a été prise dans le métro de Taipei (Taiwan) en 2005, la veille au soir du Nouvel An.

Or donc, des enfants tibétains, thaïlandais ou chinois et des adultes taïwanais pour illustrer une tribune traitant du surpeuplement en Asie. Quoi de plus normal ? Sauf qu’il n’en est rien. La brochette de scientifiques signataires de ce texte évoquent en vérité les dernières prévisions démographiques de l’ONU, plutôt alarmistes : « Tous les continents sont concernés, mais l’Afrique concentrera un peu plus de 50 % de cette croissance d’ici à 2050 et plus de 85 % d’ici à 2100 ». Le texte s’attarde ensuite sur la conférence de Ouagadougou (Burkina Faso) de juillet 2017, au cours de laquelle dix-sept pays africains « se sont engagés à œuvrer pour faire baisser leurs indices de fécondité respectifs à trois enfants par femme au plus d’ici à 2030 ». L’Afrique est au cœur de cette tribune. L’Afrique, pas l’Asie.

Alors pourquoi se servir de photos d’Asiatiques pour illustrer un texte essentiellement consacré à la démographie en Afrique dans lequel les mots Asie, asiatique, Chine ou Chinois sont totalement absents ? Parce qu’afficher des multitudes d’enfants ou d’adultes noirs serrés comme des sardines aurait pu être jugé un tantinet raciste sur les bords. Mais choisir des photos d’Asiatiques - sous-entendu des Chinois car ces gens se ressemblent tous - pour illustrer le sujet passe comme une lettre à la poste au prétexte que la Chine est le pays le plus peuplé du monde. Et tant pis si cette tribune ne les concerne en rien. On ne va pas chinoiser pour si peu !

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jeudi 11 octobre 2018

Sexe, race & colonies, ou Vive la saint Faux-derche !

La presse a beaucoup parlé de ce gros bouquin intitulé Sexe, race & colonies, dirigé par un historien nommé Pascal Blanchard. 544 pages, 97 auteurs, 1 200 images de corps « colonisés, dominés, sexualisés, érotisés » (dixit Libération du 21 septembre) pour la modique somme de 65 euros. On a dit que son contenu relevait du voyeurisme, que les textes n’analysaient en aucune manière les images et que ce serait sûrement, pour certains, un livre à lire « d’une main ». Je n’ai pas vu l’objet en question, en ai à peine entrevu une double page, mais voici sa une de couverture :

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La composition du titre est intéressante. Tout d’abord, en très gros, le mot SEXE. Puis, au-dessous, en trois fois plus petit, RACE & COLONIES. Enfin, bien plus bas et sur deux lignes, LA DOMINATION DES CORPS DU XVe SIÈCLE À NOS JOURS. Chacune de ces deux dernières lignes étant onze fois plus petite que la première, que le mot SEXE. On voit par là l’importance dudit mot par rapport au sous-titre en forme d’alibi historico-universitaire. Mais ce n’est pas tout. Le titre, Sexe, race & colonies (on pense à Sex, Drugs & Rock n Roll), semble être écrit en lettres de néon blanches apposées sur un mur noir. SEXE blanc, mur noir. Il y a là matière à faire un cours de sémiologie pour débutants : le mot, l’image du mot, sa couleur, etc. L’ensemble évoque une photographie qui aurait pu être prise de nuit au-dessus de la porte d’entrée d’un sex shop ou d’un peep show. Le sous-titre n’a évidemment pas droit à ce traitement. Il ne fait pas partie de la pseudo-photographie, est apposé par-dessus celle-ci en un jaune (pisseux ?) bien moins visible que le néon blanc du titre.

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La presse a débattu de ce livre. Sur le caractère et le nombre des images. Sur les textes qui évitent le plus souvent d’en parler et qu’aucun soi-disant lecteur ne lira, trop absorbé par la contemplation de photographies de femmes noires parfois alanguies sur double page de papier glacé. Peut-être suffisait-il d’observer pendant quelques secondes sa couverture pour se faire une idée de son contenu racoleur, voire putassier, et passer son chemin, parler d’autre chose.

PETIT SUPPLÉMENT

Les auteurs de Sexe, race & colonies reviennent, dans Les Inrocks, sur la polémique qui a surgi à l’occasion de la parution de leur livre. Ils justifient notamment le choix de cette couverture en invoquant une référence à une œuvre de Valérie Oka exposée à Bruxelles en 2015, intitulée Tu crois vraiment que parce que je suis noire je baise mieux ? Il s’agit d’une phrase manuscrite recréée avec des lettres au néon :

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En vérité, l’œuvre de Valérie Oka - à laquelle appartiennent la table et les chaises - ne s’appelle pas ainsi ; son véritable titre est In her presence. Mais oublions ce détail. Quel est le lien avec la couverture de leur bouquin qui s’apparente à une enseigne sex shop, si ce n’est l’emploi des lampes au néon ? À ce compte-là, ils auraient pu tout aussi bien évoquer le Rien de Jean-Michel Alberola (1994-2009)…

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… ou une réclame pour Monoprix !

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Allez, passons à autre chose. Aujourd’hui, c’est la saint Faux-derche. Bonne fête à tous les Faux-derches.

dimanche 7 octobre 2018

Le marteau de Staline

La propagande communiste remonte à la plus haute Antiquité, ou presque. Ces jours-ci, sur un abri-bus parisien, le PRCF (Pôle de renaissance communiste en France) a procédé à quelques collages.

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Examinons ces deux affiches rouges et blanches. La première, qui nous montre la silhouette d’une foule de manifestants, comporte un texte parlant de « conquis sociaux » (au lieu des habituels « acquis sociaux »), et un « Tous ensemble »  évoquant le slogan maintes fois entendu dans les manifestations.

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Son illustration semble être une citation de l’une des plus célèbres affiches de 1968 :

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Rien de plus à dire de cette affiche sinon qu’elle n’est pas très originale, pas très bien composée non plus. Passons à la seconde, un peu plus intéressante. Son texte nous dit : « Front antifasciste, populaire, patriotique, écologique. F.R.A.P.P.E ». On notera la légère arnaque, car en vérité les initiales de ces mots forment l’acronyme F.A.P.P.E. Bon, passons. Que représente le dessin ? Il nous montre des bonshommes distribuant de vigoureux coups de marteau sur… on ne sait pas quoi.

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Sur qui frappent ces personnages simplifiés ? Sur des capitalistes ou des fascistes invisibles ? Nan ! Ils tapent sur des ouvriers fainéants. « Ouah l’autre, eh ! Qu’est-ce qu’y va pas inventer dans sa tête ! D’où qu’il a vu des ouvriers faignasses ? » Sur l’affiche originale 100% soviétique, 100% pompée par le PRCF :

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Il est écrit dessus : « Nous frappons / les ouvriers fainéants ! » Et nous voyons, outre les vaillants marteleurs, une machine, une pendule, un type qui se prend un violent coup de marteau sur la tête, au autre qui roupille, un autre encore qui boit une chope de bière, etc. Cette affiche de style constructiviste, dont l’auteur demeure inconnu, a été créée en 1931 par les éditions Izogiz sises à Moscou et Léningrad. En pleine ère stalinienne. Le premier plan quinquennal (1929-1933) affirmait alors une obsession productiviste délirante qui mit à bas les droits des travailleurs. La condition ouvrière se dégrada fortement, le niveau de vie des ouvriers chuta de 40%. Quant aux paysans, dont les terres furent collectivisées, ils furent le plus souvent contraints de quitter leurs foyers pour rejoindre les villes où ils crevèrent de faim.

Enfin bref, les graphistes copieurs et paresseux du PRCF - qui mériteraient de se faire fracasser la bobine à coups de marteau en mousse polyuréthane - auraient pu décalquer une affiche qui ne relève pas de l’époque stalinienne. Mais peut-être est-ce là leur période préférée…

mardi 2 octobre 2018

Macron, la peste et les écrouelles

Rhââââ ! Qu’elle est belle, cette photo de Macron à Saint-Martin ! Aussi belle et bonne qu’une religieuse au café, un baba au rhum ou un strudel aux pommes hongrois ! Sur Facebook, une bande d’écervelés adeptes de la poussiéreuse lutte des classes - alors que nous en sommes à la start-up nation - l’a comparée à Bonaparte visitant les pestiférés de Jaffa, 11 mars 1799, une peinturlure d’Antoine-Jean Gros qui date de 1804 :

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03-GROS, Antoine-Jean Napoleon Bonaparte Visiting the Plague-stricken at Jaffa, 11 mars 1799.jpg

Le rapprochement est on ne peut plus pertinent, tant dans le fond que dans la forme. Bonaparte, qui a entraîné son armée dans la désastreuse campagne d’Égypte, vient rendre visite à ses malheureux grognards atteints de la peste. Il touche le torse nu de l’un d’entre eux, comme si son geste avait le pouvoir miraculeux de guérir (un mois plus tard, il suggérera qu’on euthanasie tous ces pestiférés à coup d’opium…). Antoine-Jean Gros, propagandiste attitré, fixera l’instant magique par deux fois : l’original est au Louvre, une copie bâclée est accrochée aux cimaises du château de Chantilly.

De façon similaire, Macron rend visite aux victimes de l’ouragan Irma qui a ravagé l’île de Saint-Martin dans la nuit du 5 ou 6 septembre 2017. Et il touche le torse nu de l’un de ses habitants, comme si son geste avait le pouvoir miraculeux de dérouler sous les pieds de l’homme un passage piéton le menant vers un boulot stable et rémunérateur. Alors que l’île, aujourd’hui détruite, affichait en 2014 un taux de chômage de 28,5% pour les hommes et 38,8% pour les femmes. Mais l’important n’est pas là. L’important, c’est la présence des journalistes qui filment et photographient Macron dans sa chemise blanche, touchant le corps noir et luisant d’un jeune et beau délinquant dont le destin va basculer grâce à son geste salvateur, quasi-christique.

Car il y a de la religion, là-dedans. De la religion et de la propagande, tous deux mêlés. Comme souvent, comme presque toujours. Il y a d’abord une flopée de miracles accomplis par Jésus : le Christ guérissant un lépreux, le Christ guérissant dix lépreux, le Christ guérissant un aveugle, le Christ guérissant deux aveugles, la guérison d’un sourd, de plusieurs paralytiques, etc. Avec, encore et encore, ce geste de la main, cette main touchant l’autre, imposition et compassion divines garanties 100%, satisfait ou remboursé. Extrait de l’Évangile selon Luc : « Un lépreux vint à lui ; et, se jetant à genoux, il lui dit d’un ton suppliant : Si tu le veux, tu peux me rendre pur. Jésus, ému de compassion, étendit la main, le toucha, et dit : Je le veux, sois pur. Aussitôt la lèpre le quitta, et il fut purifié. » Et hoplà. Trois images illustrant ces hauts-faits :

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Guérison du lépreux et résurrection du fils de la veuve par Jésus-Christ
extrait du Vincentius Bellovacinsis, Sepeculum historiale, 1463

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Le Christ guérissant l’aveugle par Gioacchino Assereto, vers 1640

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Le Christ guérissant l’aveugle par Carl Heinrich Bloch, 1871

Ce pouvoir de thaumaturge passera ensuite aux rois de France et d’Angleterre qui soigneront ainsi, dans leur grande magnanimité, les écrouelles. Autrement dit, la tuberculose ganglionnaire.

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Saint Louis guérissant les écrouelles,
enluminure extraite des Grandes Chroniques de France, vers 1340

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Guérison des écrouelles par le roi Henri II au prieuré de Corbeny,
extrait du Livre d’Heures du roi Henri II par Jean Fouquet, 1429

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Guérison des écrouelles par Henri IV,
gravure au burin de Pierre Firens, 1609

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Louis XIV touchant les écrouelles
par Jean-Baptiste Jouvenet, 1690

Quand Bonaparte rend visite aux pestiférés de Jaffa et touche l’un d’eux, Antoine-Jean Gros fait évidemment allusion aux rois guérissant les écrouelles. Voire, au Christ. Car du corps de Bonaparte émane une lumière quasi-divine qui n’éclaire pas toute la scène (sinon, on ne saurait pas que c’est lui l’ampoule) :

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Un peu comme dans la gravure à l’eau-forte de Rembrandt intitulée La Pièce aux cent florins (vers 1649) qui nous montre également, entre autres choses, une guérison miraculeuse. La lumière, là aussi, n’atteint qu’une partie de l’espace :

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Les rois de France, Bonaparte, le Christ : c’est à tout cela que renvoie la photo de Macron à Saint-Martin. C’est dans cette lignée qu’il aimerait probablement s’inscrire. Allez, encore un effort, gars…

Pour tout savoir sur la guérison des écrouelles, voir par là.

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lundi 1 octobre 2018

Trompe-l’œil nord-coréen

Il était question, dans le billet précédent, de peinturlure kitsch nord-coréenne. Avec une conclusion en forme de cliffhanger : « Toutes ces peintures nord-coréennes sont produites par un immense atelier officiel, qui fabrique également des statues. On pourrait croire que cela n’a guère d’importance, ce ne sont que des images, de la grossière propagande. Sauf que ce n’est pas si simple. Derrière l’arbre se cache une forêt aux ramifications politiques insoupçonnées, dont on parlera dans le prochain billet. »

Or donc, nous y sommes. L’immense atelier en question s’appelle Mansuade. Situé à Pyongyang, il occupe 120 000 mètres carrés et emploie environ quatre mille personnes, dont un millier d’artistes barbouillant différents types de peinturlures. Avec parfois des couleurs à l’huile sur toile à la façon occidentale, mais le plus souvent à l’encre et à l’aquarelle sur papier de type chinois (on appelle ça chosonhwa ; les amateurs de technique seront ravis d’apprendre que l’aquarelle sino-coréenne est une espèce de compromis entre l’aquarelle et la gouache dont la marque chinoise la plus connue, Marie’s, est disponible en France).

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Plusieurs sujets sont traités par les artistes de l’atelier Mansuade. Jetons un œil sur les principaux. Le premier, le plus important, concerne le bienveillant Leader affectueux Kim Jong-il, son fils Kim Il-sung et son petit-fils Kim Jong-un, représentés à l’envi :

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Fresque dans l’hôtel Chongchon, près du mont Myohyang
Source

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Kim Jong-un passant en revue des toiles où l’on voit Kim Il-sung diffusant
au tréfonds des cœurs d’une poignée de sous-fifres engalonnés pétrifiés
la glorieuse et resplendissante histoire révolutionnaire

Source

Le deuxième sujet concerne les glorieux combattants révolutionnaires anti-japonais grâce auxquels s’épanouit pleinement la vie indépendante et créatrice des masses populaires, devenues protagonistes de l’Histoire :

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Compagnons d’armes ayant fait le serment de combattre jusqu’au dernier souffle
de leur vie pour que soit accomplie l’œuvre sacrée de restauration de la patrie engagée
par le grand Leader afin d’établir sur cette terre le paradis du peuple

Le troisième sujet est celui des courageux travailleurs luttant vigoureusement pour la prospérité de la patrie socialiste riche et puissante établie par le camarade Kim Il-sung, grand Leader :

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Les artistes de l’atelier Mansuade travaillent sur la peinture ci-dessus,
réalisent des prodiges en portant haut le fanion des Trois révolutions,
idéologique, technique et culturelle

Source

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La lutte exaltante des combattants de l’acier qui accélèrent l’édification socialiste
de grande envergure tout en déchaînant le vent violent du « combat de vitesse »

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Artiste de l’atelier Mansuade réalisant une ode picturale aux joyeux travailleurs du BTP

Le quatrième sujet est celui de la vie quotidienne du peuple méditant avec une vive émotion sur les brillantes traditions révolutionnaires établies par le grand Leader auxquelles est redevable leur bonheur d’aujourd’hui :

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Le cinquième grand sujet est celui, inévitable, des paysages de montagne et d’eau. Ils sont le plus souvent réalisés sur papier :

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Source

Parfois sur des murs :

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Hôtel près du mont Kumgang
Source

Toutes ces œuvres ou presque, originales ou copies, sont en vente à l’atelier Mansuade de Pyongyang :

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Source

On en trouve de similaires à Dandong, dans la province du Liaoning, au nord-est de la Chine. La ville, située sur le fleuve Yalu qui fait frontière avec la Corée du Nord, abrite des galeries ainsi qu’un centre culturel nord-coréen exposant d’impérissables œuvres :

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Source

C’est à Dandong que des hommes d’affaires et des commerçants viennent acheter des tonnes de paysages de montagne et d’eau, des portraits de tigres, des sous-bois enneigés ou des cerisiers en fleur qui seront offerts à des partenaires commerciaux à moins qu’ils n’illuminent  des chambres d’hôtels et des salles de restaurants. Ces joyeux acheteurs peuvent aussi se rendre à l’annexe de l’atelier Mansuade qui se trouve à Pékin, dans le quartier des galeries (le 798 art district) :

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Source

L’atelier Mansuade de Pyongyang confectionne également de gigantesques sculptures à la gloire de son passé glorieux et de ses dirigeants non moins glorieux :

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Source

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Source

Regardez bien ces deux photos des statues de Kim Il-sung et de Kim Jong-un qui se dressent fièrement à Pyongyang :

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Source

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Source

Voyez-vous une différence ?

La première a été prise en 2012, la seconde en 2014. Entre-temps, Kim Jong-un a troqué son manteau contre un élégant anorak !

L’atelier Mansuade exporte également ses sculptures vers l’Afrique. En Namibie, au Zimbabwe, au Botswana, au Mozambique, en Éthiopie, etc. Une quinzaine de pays africains se sont ainsi offert des représentations en trois dimensions de leurs fiers combattants et de leurs vaillants chefs d’État.

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En Namibie

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Au Zimbabwe

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Au Botswana
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Sauf qu’en vérité il convient de parler au passé, car l’atelier Mansuade n’exporte plus aujourd’hui aucune sculpture. À cause de trois fois rien, une broutille : le Conseil de sécurité des Nations unies s’est aperçu, en 2016, que les exportations artistico-métalliques de l’atelier Mansuade n’étaient qu’un paravent, un trompe-l’œil permettant à la Corée du Nord de vendre des usines d’armement et des bases militaires à certains pays africains. Les Nations unies décrétèrent donc un embargo sur cette activité, exit l’exportation de sculptures, terminées les valises de dollars en route pour Pyongyang.

Mais ce n’était qu’un premier épisode. En 2017, après de menus essais nucléaires tentés par la Corée du Nord, le Conseil de sécurité décida d’interdire toute exportation de la part de l’atelier Mansuade : œuvres d’art, monuments, etc., ainsi que tout partenariat avec des entreprises étrangères. Pas de panique ! Cela n’empêche pas l’annexe pékinoise de l’atelier de continuer à vendre des peintures, sans rencontrer de problème. Une entreprise italienne, qui avait passé un contrat d’exclusivité avec ledit atelier, continue elle aussi de vendre par internet des peinturlures nord-coréennes en affirmant que celles-ci ont été achetées avant les sanctions des Nations unies. Bah ! de toute façon, ces mesures ne concernent directement que l’atelier Mansuade de Pyongyang, qui peut trouver d’autres solutions pour diffuser sa marchandise : des galeries nord-coréennes peuvent vendre les peinturlures de l’atelier en prétendant qu’elles proviennent d’artistes indépendants.

Alors, que préférez-vous ? Un tigre sous la neige ? Un paysage de montagne en automne avec cascade intégrée ? Un souriant portrait d’ouvrière du bâtiment dans le soleil couchant ?

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PS : les envolées lyriques qui parsèment ce billet proviennent du livret d’un opéra nord-coréen intitulé en français Les Chants du Paradis (1978).

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mercredi 26 septembre 2018

La peinture sino-coréenne, du chic spirituel au kitsch politique

Le président de la Corée du Sud Moon Jae-in et Kim Jong-un, chef de la Corée du Nord, se sont rencontrés mercredi 19 septembre à Pyongyang. La preuve en images avec ces deux superbes photographies réalisées par le service de presse officiel de la Corée du Nord :

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Dans les deux cas, nos deux péquins se tiennent devant d’immenses peinturlures kitsch représentant des paysages de montagne et d’eau. Lors d’une précédente rencontre en mai dernier, un paysage de montagne et d’eau figurait également en arrière-plan de la photo :

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Voici maintenant une photo officielle, prise lors du 18e congrès du PC à Pékin en 2012. Avec là encore un paysage de montagne et d’eau en arrière-plan :

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Ce n’est pas un hasard, pas une coïncidence, mais un symbole de la plus haute importance. Les paysages de montagne et d’eau, qu’on appelle shanshui en chinois (shan-montagne et shui-eau), sont à la peinture chinoise ce que le portrait est à la peinture occidentale classique : le sujet par excellence, le must du must. Nés chez les lettrés qui pratiquèrent d’abord cet art en amateur, le shanshui et le sansuhwa (en coréen) constituent le sommet de la peinture, ont plus de valeur que n’importe quel François Ier au torse bombé, ou Joconde au sourire crispé.

Afficher un paysage de montagne et d’eau dans un endroit où l’on reçoit un invité est donc un signe de respect et de considération. Oui mais pourquoi choisir des peinturlures aussi moches, aussi kitsch ? Avant de répondre à la question, survolons un très bref historique de la peinture de paysage chinoise et coréenne avec plein de trous dedans (ceux qui veulent en savoir plus n’auront qu’à me demander des références bibliographiques ou internettes).

Avant le Ve siècle, le paysage n’apparaissait qu’en tant que décor d’une scène, qu’elle soit religieuse ou profane. Au Ve siècle, la peinture de paysage devient autonome. Le peintre Wang Wei écrit à cette époque une Introduction à la peinture dans laquelle il explique (attention c’est important) que la peinture de paysage est avant tout une recherche spirituelle et que par conséquent, la course à la ressemblance est sans objet. Si un sommet ou une cascade n’ont pas “d’efficacité spirituelle”, alors il appartient au peintre de les transformer pour qu’ils en acquièrent. On voit par là que la peinture n’est pas une image, une reproduction esthétique de la réalité. Elle est le réel, elle est même un moyen d’acquérir l’immortalité tant désirée par les taoïstes.

Mais elle est un réel très codifié. Car une peinture de paysage chinoise traditionnelle se doit de comporter quatre éléments : une montagne, de l’eau (rivière, cascade, lac), des nuages ou de la brume, et enfin un élément humain (personnage ou construction telle que pont, belvédère). Il arrive parfois qu’un élément manque dans une peinture ; la brume est absente, l’élément humain fait défaut. Mais la norme est celle décrite ci-dessus. Voici, pour exemples, une peinture de Fan Kuan (Xe-XIe siècles) intitulée Voyageurs au milieu des montagnes et des ruisseaux et une de Wang Quan (XIIe-XIIIe siècles), non titrée, qui réunissent tous les éléments :

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En Corée, il faudra attendre le XVe siècle pour que le paysage peint devienne autonome. Voici une peinture d’An Gyeon réalisée en 1447, Voyage au pays des pêchers en fleur. Illustration d’un célèbre conte chinois écrit au IVe-Ve siècle, ce paysage mesurant un mètre de long est le plus ancien sansuhwa conservé. Il est considéré comme le chef-d’œuvre de la peinture coréenne. Chef-d’œuvre envolé parce que chouravé au XVIe siècle par les Japonais, qui ne sont pas vraiment décidés à le rendre. Comme le précédent, ce paysage est une pure invention :

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Reproduction numérique visible à Séoul

L’ennui, avec une peinture codifiée, c’est qu’elle a comme une légère tendance à imposer au fil du temps de plus en plus de diktats. Et donc, à se scléroser. En Chine et au XVIIe siècle, Shitao viendra semer la zizanie en écrivant dans ses Propos sur la peinture du moine Citrouille-amère que suivre à la lettre les manuels recommandant de peindre les rochers comme X, les arbres comme Y ou les cascades comme Z est une démarche un tantinet casse-bonbons. Lui, il n’en fera qu’à sa tête et le résultat ne sera pas mal du tout…

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La Terrasse de l’empereur par Shitao

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En Corée, c’est Jeong Seon (XVIIe-XVIIIe siècles) qui se dira que peindre des rochers et des monts imaginaires est un peu crétin. Surtout quand il suffit de pousser la porte pour se retrouver au milieu d’un magnifique paysage. Il sera le premier à aller peindre “sur le motif”.

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La pagode de Gongamcheung

Shim Sa-jeong, qui fut son élève, en fera autant avec son Album de peintures de huit belles scènes de Séoul. Voici l’une d’elles (et l’on voit par là que Séoul a bien changé) :

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Comment est-on passé d’une peinture raffinée, monochrome ou peu colorée, à ces horribles barbouillages multicolores qui décorent les lieux officiels de Chine et de Corée, et aussi les restaurants et les hôtels ?

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Peinturlure nord-coréenne

La faute en revient, au moins en partie, au bouddhisme indien qui se propage à partir du IIe siècle en Chine, et à partir du IVe siècle en Corée. Avec lui, c’est toute une iconographie bigarrée qui va, au cours des siècles, s’installer dans les deux pays.

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Extrait d’un manuscrit indien peint sur feuille de palmier, XIIe siècle

On retrouve cette profusion de couleurs dans les images populaires chinoises telles que ces gravures sur bois imprimées à l’occasion du Nouvel An (la Fête du Printemps)…

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… dans l’opéra

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Source

… ou encore dans l’architecture :

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Cité interdite, Pékin, photo Alain Korkos

Les affiches de propagande éditées par le PC chinois reprennent ces couleurs vives :

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Affiche pour le ballet Le Détachement féminin rouge, 1971

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Affiche de Nouvel An (Fête du Printemps) de 1970
avec le caractère shuangxi, qui signifie double bonheur
Source

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La Chine est incroyable, 1996
Source

La Corée, qui fut à plusieurs reprises sous la domination de la Chine, a adopté de nombreux traits de sa culture. Les images de propagande, fortement colorées, en font partie. Admirons quelques perles, avec tout d’abord deux belles images vantant l’héroïsme impavide de ses fougueux dirigeants :

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Kim Il Sung, sa femme Kim Jong Suk et leur fils Kim Jong Il chevauchant
près du camp secret de l’Armée de Libération, sur le mont Paektu

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Kim Jong Il, tel le Roi-Soleil

Quelques photos issues d’un opéra révolutionnaire de 1976, Chant du mont Kumgang :

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Une photo officielle un tantinet saturée de ce mont Kumgang, délivrée par l’office de tourisme (d’autres images par là) :

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Une carte postale et un timbre peints représentant le mont Chilbo en automne :

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Et enfin une autre carte postale peinte représentant la colline Chon Ju sur le mont Kumgang :

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Toutes ces peintures nord-coréennes sont produites par un immense atelier officiel, qui fabrique également des statues. On pourrait croire que cela n’a guère d’importance, ce ne sont que des images, de la grossière propagande. Sauf que ce n’est pas si simple. Derrière l’arbre se cache une forêt aux ramifications politiques insoupçonnées, dont on parlera dans le prochain billet.

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Source

 

 

jeudi 20 septembre 2018

Le hold-up de La France LibreTV

Dans sa chronique du 19 septembre parue chez Arrêt sur images et intitulée Zemmour, tête de gondole du producteur d’Ardisson, Daniel Schneidermann écrit : 

« Pour son émission “Les Terriens du dimanche”, Ardisson a un co-producteur, nommé Stéphane Simon. Ce producteur, outre qu’il est actionnaire de Télé Paris, société qui produit Les Terriens du dimanche, est un aussi actionnaire principal d’un nouveau site d’extrême-droite, La France LibreTV, co-fondé par le polémiste André Bercoff et l’avocat Gilles-William Goldnadel (par ailleurs chroniqueur dans cette même émission d’Ardisson, le monde est petit). Or, que découvre-t-on en se connectant sur La France libre ? Que les 100 premiers abonnés (au prix préférentiel de 40 euros au lieu de 50) recevront un cadeau. Quel cadeau ? Tiens, le dernier Zemmour, justement. Et dédicacé. »

Daniel Schneidermann poste ensuite une capture d’écran contenant - notamment - l’image d’un micro flanqué d’un titre et d’un sous-titre : La France Libre - média des résistances.

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Si le discours est évident pour tout le monde (« On étouffe notre parole, soyons la France libre, résistons »), il l’est de deux manières différentes. 

Le premier niveau de compréhension est réservé aux plus jeunes des partisans de l’extrême-droite qui ne voient là qu’un bon titre, qu’une belle image un chouïa hypster avec Zemmour en cadeau de bienvenue, j’aime trop ! Vite ! Vite ! Je m’abonne !

Le second niveau de compréhension s’adresse aux plus vieux ainsi qu’à ceux qui ne roupillaient pas complètement pendant le cours d’Histoire de 3e. Car le micro rétro rappelle celui du général De Gaulle lors de l’Appel du 18 juin 1940 :

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Et le titre, La France Libre, est un détournement du nom du mouvement de résistance créé par De Gaulle au lendemain de son appel londonien, et de celui du gouvernement français en exil.

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La France Libre, vol. II, n° 8, parue à Londres le 20 juin 1941

Le sous-titre, enfin, média des résistances, ne fait qu’enfoncer le clou avec un pluriel donnant à penser que cette web-télé sera pluraliste.

Détourner les mots de leur sens, reprendre des images légendaires symbolisant le progrès pour les revêtir d’oripeaux réactionnaires n’est certes pas une stratégie nouvelle. Mais ce n’est pas une raison pour passer dessus sans s’attarder, sans pointer du doigt cette rhétorique rance qui reprend encore une fois à son compte le vocabulaire et les images de cet humanisme qu’elle déteste tant.

 

À lire : Les mots détournés, outils de propagande, article paru en avril 2008 dans La Libre Belgique.

mercredi 19 septembre 2018

Poutine rend visite à Trump (ou presque)

Un artiste amerlocain nommé Brian Whiteley aurait, dit-il, installé pendant tout le mois d’août un tableau représentant Poutine dans la suite n°435 du Trump International Hotel sur Pennsylvania Avenue de Washington DC. À deux pas de la Maison Blanche. Et personne ne s’en serait aperçu. « De nombreux clients ont séjourné ici depuis que j’ai accroché le tableau, et personne n’a [rien] remarqué », a déclaré l’artiste.  « Tout ça me porte à croire que les clients sont complètement ralliés à la cause du Président, quelle que soit la politique/l’autoritarisme qu’il adopte. » Le moment où il revint décrocher son œuvre fut, aux dires d’un témoin, assez épique. Trois photos réalisées par Brian Whiteley nous montrent le tableau in situ. En voici une, la seconde figurera en fin de billet :

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Faut-il prendre cette histoire entièrement au sérieux ? Peut-être la peinturlure n’a-t-elle été accrochée que quelques minutes, allez savoir. Précisons toutefois que l’artiste n’en est pas à son coup d’essai. En 2016, il avait installé dans Central Park à New York une pierre tombale qui disait : « Trump Donald J. 1946 - Make America Hate Again » (allusion au slogan de Trump : « Make America Great Again »). Ladite pierre fut promptement déterrée par les forces de police, et l’artiste fut dénoncé par le marbrier…

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Source ABCNews

Revenons à cette peinturlure poutinesque.

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Elle s’inscrit dans une longue tradition de portraits présidentiels amerlocains, rappelle ceux de Harry Truman (pour le siège et le ciel) et de Lyndon Johnson (pour le parapet) :

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Avec deux notables différences : la couleur du ciel, très sombre derrière Poutine, et le monument à l’arrière-plan. Sur le tableau de l’oligarque suprême, c’est la Maison Blanche. Derrière ceux de Truman et Johnson c’est le Capitole, vu depuis la Maison Blanche. On remarquera également que le portrait de Poutine est peint à la truelle. C’est ce qui arrive quand l’artiste n’éprouve que peu d’empathie pour son modèle. On jugera de la différence, en admirant deux autres portraits de Poutine. Le premier date de 2000, il n’est peut-être pas officiel mais en a tous les attributs, rappelle par sa mise en scène celui du doge Francesco Venier par Titien vers 1554 (la posture, la tenture, la vue plongeante sur le paysage) :

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Le second, officiellement officiel, est l’œuvre d’Igor Babailov, peintre amerlocain d’origine russe. Il reprend ici la manière des peintres russes du XIXe tel Ivan Nikolaevich Kramskoy, auteur du portrait de son collègue Arkhip Ivanovitch Kouïndji (1872) :

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Il n’existe pas encore de portrait officiel peint de Donald Trump président. Mais il en est un, magnifique, qui trône à Mar-a-Lago à Palm Beach, en Floride. J’avais raconté l’étonnante histoire de cette barbouille chez Arrêt sur images, où j’écrivais notamment : « Mar-a-Lago, chef-d’œuvre du kitsch et de la dorure au kilo hispano-rococo-néo-gothique avec une petite touche de classicisme à la française, partage ses dix mille mètres carrés entre une partie privée occupée par la famille Trump, et un club-hôtel. Dans le bar d’icelui est accroché un portrait en majesté du proprio, une œuvre immortelle réalisée en 1989 par Ralph Wolfe Cowan. » La voici :

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Marvelousse, izeuntite ? Observez cet accoutrement blanc avec le soleil couchant qui crève les nuages derrière la trombine de Donald. Il suffirait d’ajouter une ou deux colombes et un agneau pour que tout cela prenne un air christique, jézumarijozèphe, nous frôlons le miracle ! 

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C’est joli, un agneau. L’une des cartes du Trump International Hotel de Washington DC propose quelques-unes de ses côtes, servies avec de la sauce Jezebel, pour 45 dollars seulement. À déguster en regardant la Trump-télé, dans la suite n°435 :

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dimanche 16 septembre 2018

En passant par la Lorraine, l'Italie et les États-Unis…

Oh ! qu’il est beau le logo de l’Élysée revisité avec sa jolie croix de Lorraine ajoutée :

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En vérité, il ne s’agit pas seulement de l’ajout d’une croix de Lorraine mais d’un nouveau logo, entièrement redessiné. Feuilles de chêne et d’olivier illustrant la justice et la paix, faisceau romain, bouclier, lettres R et F, tout a été passé à la moulinette :

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Avant-Après

Macron, né sept ans après la mort de De Gaulle, s’approprie la croix de Lorraine, la Résistance et tout le tralala. Selon l’Élysée, il est fait  « référence à Charles De Gaulle pour marquer les soixante ans de la Ve République » et aux « cinquante ans de la mort du général et les quatre-vingts ans de l’appel du 18 juin » qui sera célébré en 2020. Pour sûr, Joe. L’appropriation, le détournement sont à la mode en ce moment, dans les logos politiques comme ailleurs.

Cela dit, la croix de Lorraine remonte à la plus haute Antiquité ou presque. Il s’agirait, au départ, de vrais bouts de la vraie croix du Christ qui, vendus plusieurs fois, finirent par se retrouver en Anjou au XIIIe siècle. On peut voir, cette croix par exemple, sur les armoiries de René Ier (1409 -1480), duc de Lorraine, de Bar et d’Anjou, roi de Naples et comte de Provence :

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C’est ainsi qu’en passant par la Lorraine, la croix fut adoptée. On remarquera en passant également (et sous les poissons qui sont des bars) le nombre de bouts de bois assemblés, plus que suffisants pour former une croix. Un peu comme chez Ikea où on se retrouve toujours avec un boulon en trop.

En 1912, le parlement de l’Alsace-Lorraine occupée par les Prussiens se dote d’un drapeau constitué de deux bandes horizontales rouge et blanche, avec une croix de Lorraine jaune dans sa partie rouge. Ce drapeau ne sera jamais officialisé par les occupants.

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En 1940, alors que De Gaulle cherchait un symbole pouvant rivaliser avec la croix gammée, le vice-amiral Muselier, originaire de Lorraine, lui proposa ladite croix. Le général la reconnut immédiatement (elle figurait sur les armes du régiment de chars qu’il avait commandé en 1937-1939), et l’adopta itou :

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C’est ainsi qu’en passant par Londres, la croix de Lorraine devint le symbole de la France libre.

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Affiche de Jean Carlu, vers 1944

Au lendemain de la guerre, De Gaulle reprendra quasiment tel quel ce célèbre logo pour illustrer son nouveau parti, le RPF :

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Affiche électorale, 1947-1948

Récupération, détournement… Quand il deviendra président de la République en décembre 1958, il refusera toutefois qu’on utilise la croix de Lorraine sur le drapeau français ou sur le sceau officiel de la République. Peut-être parce que le RPF s’était lamentablement effondré entre 1949 et 1955…

Ce sceau officiel, qui échappa à la croix de Lorraine, mérite examen. Créé en 1848 sous la IIe République, il représente la Liberté portant sur la tête une couronne de laurier et dans la main droite un faisceau de licteur :

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On retrouve ce faisceau sur les logos de la présidence, et aussi par deux fois au sommet de la grille du palais de l’Élysée sise rue Gabriel, qu’on appelle porte du coq :

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Le faisceau porté par le licteur remonte à la plus haute Antiquité. Ou du moins, à la République romaine (509-27 av. J.-C.) qui l’emprunta aux Étrusques. Il est constitué d’un ensemble de verges d’orme ou de bouleau liées par des lanières de cuir, utile pour flageller un quidam ayant outrepassé la loi. Au centre est parfois fichée une hache, qui peut se révéler bien pratique quand on a également l’intention de le raser de très très près.

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Statuette de licteur romain

Car le faisceau est d’abord un instrument de punition, voire de mise à mort. C’est ainsi, dit-on dans La vie des saints pour tous les jours de l’année, que saint Jacques, tout auréolé qu’il fut, finit raccourci :

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Illustration de Diodore Rahoult, XIXe siècle

Mais le faisceau n’est pas seulement une arme. Il est aussi un instrument de pouvoir, celui des préteurs et des consuls, tel Sylla : « Il mourut tout-puissant, et ses funérailles furent encore un triomphe. (…) Devant le corps, marchaient vingt-quatre licteurs avec les faisceaux » (Michelet, Histoire romaine, 1831).

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Et dans le chapitre 3 des Commentaires sur la guerre civile de Jules César, on peut lire ceci : « il [César] apprend à Alexandrie la mort de Pompée ; mais à peine a-t-il mis pied à terre, qu’il entend les cris des troupes que le roi [Ptolémée] avait laissées en garnison dans cette ville. On accourt : la vue des faisceaux portés devant César soulève la multitude et semble être une atteinte à la majesté royale. Ce premier tumulte s’apaise ; mais, les jours suivants, les rassemblements hostiles et tumultueux se renouvellent, et plusieurs soldats sont tués en divers quartiers de la ville. »

Le faisceau, incarnation parfois sanglante du pouvoir romain, va devenir au cours de la Renaissance l’un des attributs de la Justice. Étrange retournement, détournement. Battista Dossi la peint ainsi, en 1544 :

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En 1593, Cesare Ripa publie son Iconologia. L’ouvrage est un recueil d’illustrations, une espèce d’encyclopédie des allégories compilée à l’attention des artistes. Il aura un succès retentissant, sera maintes fois copié, imité, augmenté au cours des siècles. Ci-dessous, une présentation de la Justice aveugle munie d’un faisceau romain :

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La Révolution française se saisit à son tour du faisceau en tant que signe de la justice et du pouvoir pris par le peuple, uni dans une même cause. Il apparaît en maintes occasions, sur la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, ou sur cette affiche de 1793 :

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La Révolution française doit beaucoup à la Révolution américaine. Et vice-versa. Tant et si bien que les Étasuniens adoptèrent à leur tour le faisceau de 1789. On le retrouve, par exemple, sous la forme d’un pied de table dans le portrait de George Washington peint par Gilbert Stuart en 1796 :

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On peut le voir également, entouré de rameaux d’olivier, au verso de la pièce de dix cents éditée en 1916 (au recto figure le profil de Mercure) :

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Et les mains de la statue d’Abraham Lincoln, assis en son mémorial washingtonien depuis 1920, reposent sur des faisceaux (démunis de hache, histoire de ne pas se couper les doigts) :

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Le faisceau romain est donc devenu, avec les siècles, un symbole de justice, d’union, d’égalité et de paix. Sauf qu’en novembre 1921, Mussolini fonde le Parti national fasciste et le prend comme emblème :

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C’est à ce moment qu’on se souvient que le mot latin fascis a engendré le mot faisceau, mais aussi le mot fascisme. L’extrême-droite américaine d’aujourd’hui, à l’instar de Mussolini, utilise à son tour le faisceau romain comme symbole. Ci-dessous, deux photos faites lors de la manifestation Unite the Right du 12 août 2017 à  Charlottesville (Virginie), où un jeune néonazi nommé James Alex Fields a foncé avec sa voiture sur une foule de contre-manifestants, tuant une femme et blessant trente-cinq personnes.

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Photo de Stephanie Keith parue dans le Daily Mail

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Photo d’Alan Goffinski / AP parue sur le site NBCNews

La croix de Lorraine aux origines médiévales et angevines qui devient en 1912 symbole de l’Alsace-Lorraine occupée par les Prussiens, puis en 1940 celui de la France libre ; récupérée en 1948 par De Gaulle pour son RPF avant de trôner depuis 2006 au sommet du mémorial de Colombey-les-Deux-Églises… Le faisceau romain emprunté aux Étrusques, instrument de punition et de pouvoir qui devient symbole de la justice et de la liberté avant d’être repris par les fascistes italiens et américains… Dès lors, une question se pose : doit-on vraiment faire confiance aux symboles graphiques et à ceux qui les utilisent ? Question subsidiaire : doit-on faire ses emplettes à la boutique de l’Élysée qui commercialise dorénavant les symboles de la République ? Le t-shirt bleu brodé à 55 euros ; le sac à 15 euros ; le mug portrait officiel de notre bienaimé président Macron pas à 30 euros, médamezémessieurs ! pas à 25, non, mais à 24,90 euros seulement ! ; etc.

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lundi 10 septembre 2018

Un taboulé qui a du caractère, mais pas trop

Que manger aujourd’hui ? Examinons le contenu du frigo… Pas grand-chose. Ah si ! Une boîte de Taboulé Oriental de marque Bonduelle :

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Une boîte ordinaire, une dénomination ordinaire… Quoique. Le titre du produit présente quelques petites particularités qui ne sautent pas immédiatement aux yeux :

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Vous avez remarqué ? Non ? Regardez la barre horizontale du T qui a été transformée pour former une courbe, l’accent sur le e de Taboulé devenu très courbe lui aussi, et le point sur le i en forme de losange :

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Manière extrêmement discrète de donner un petit côté arabisant à cet intitulé. La marque Garbit, elle, ne prend pas autant de gants. Son Taboulé Oriental semble avoir été tracé au calame :

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Il faut dire que cette entreprise, fondée en 1958 à Marseille, a commencé à commercialiser du couscous en boîte en 1962, au moment où l’Algérie acquiérait son indépendance et où les Pieds-Noirs débarquaient en métropole. Tout le monde se souvient du slogan « C’est bon comme là-bas, dis ! », inventé quelques années plus tard.

Bonduelle ne joue pas dans la catégorie nostalgie nord-africaine. Bonduelle vise large. Alors un petit côté arabisant dans les caractères typographiques, d’accord, mais pas trop. Juste un soupçon, à peine discernable, histoire de ne pas rebuter les consommateurs qui aiment bien le taboulé mais pas trop ceux qui l’ont inventé. Et l’on repense soudain à Guy Bedos et Sophie Daumier dans leurs Vacances à Marrakech : « Marrakech, ça nous a déçus, c’est plein d’Arabes. »

Autre petit détail : sur les boîtes de supermarché, il est le plus souvent précisé que le taboulé est oriental. En langage marquetigne, ça veut dire graines de couscous et Algérie-Tunisie-Maroc (on voit par là que le marqueteur a, comme les peintres orientalistes du XIXe siècle, une conception assez vague de la géographie).

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À ne pas confondre avec le taboulé au boulghour, le vrai, tel qu’il a été créé au Liban. Celui-là est vendu avec les étiquettes bio et vegan, il est parfois additionné de quinoa. Avec la précision sans viande pour les abrutis qui seraient tentés de confondre taboulé et couscous-poulet-merguez :

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Bon. Il fait faim. Allô-Pizza ?

jeudi 6 septembre 2018

Mary Shelley, ou la quête de la double fenêtre à ogives de format standard

Mary Shelley, le film, est sorti le mois dernier sur les écrans. Son affiche française a été créée par le studio Le Cercle noir.

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En la voyant, l’amateur de peinturlures qui rédige ces quelques lignes fera immédiatement le lien avec une œuvre de John William Waterhouse datée de 1915 et intitulée (attention prenez votre respiration) I am Half-Sick of Shadows, said the Lady of Shalott. Ladite peinturlure s’inspire d’un poème de Tennyson, The Lady of Shalott (1842), qui raconte les déboires de la lady en question. Enfermée dans une tour de Camelot, elle ne peut voir le monde qu’à travers un miroir de forme circulaire. Et comme elle n’a rien à faire de ses dix doigts, elle réalise en tapisserie les scènes que l’objet reflète. Un jour, elle y apercevra Lancelot et pour elle ce sera le début de la fin.

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Waterhouse a réalisé deux autres toiles à partir du poème de Tennyson (voir par ici et par là), la seconde est une pure merveille. 

L’amateur de peinturlures pensera également, en voyant l’affiche de Mary Shelley, à un autre tableau d’outre-Manche fortement teinté de médiévisme, Mariana, de John Everett Millais (1851). Là encore, nous avons une femme à sa fenêtre, une tapisserie en cours et le souvenir d’un homme. Et encore une fois, la source est un poème de Tennyson. Lequel abandonne les légendes arthuriennes pour s’approprier la shakespearienne Mariana de Mesure pour mesure :

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Cela dit, le lecteur attentif aura remarqué que dans l’un et l’autre tableau la femme s’étire, alors que sur l’affiche elle est paisiblement en train d’écrire. L’amateur de peinturlures un peu trop enthousiaste ne serait-il pas en train de se fourvoyer gravement ? De se fourrer le doigt dans l’œil jusqu’au coude voire l’omoplate ? Ce n’est pas parce que l’image de départ nous montre l’auteure de Frankenstein assise près d’une double fenêtre à ogives de format standard qu’il faut immédiatement penser au mouvement néo-gothique grand-breton et ressortir le Moyen Âge de pacotille des peintres préraphaélites. Ce serait trop simple. Revenons à Mary Shelley, la vraie. Elle écrivit l’ébauche de son fameux roman à Genève et donna à son héros le nom d’un authentique château-fort, celui de Frankenstein, lequel est sis à Mühltal non loin de Darmstadt, en Allemagne. Cherchons donc un peintre d’outre-Rhin contemporain de Mary Shelley (1797-1851), un romantique amateur de double fenêtre à ogives. Le meilleur client dans cette catégorie d’appelle Caspar David Friedrich (1774-1840). Son Rêveur, également intitulé Les Ruines du monastère d’Oybin (vers 1835-1840), semble combler notre quête :

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La peinturlure de Friedrich présente en effet quelques ressemblances avec l’affiche de Mary Shelley : même posture du personnage, même double fenêtre à ogives ici étirée en hauteur, et sapins en arrière-plan. Profitons-en pour jeter un œil sur la véritable fenêtre du monastère d’Oybin, non loin de Dresde, qui inspira notre romantique teuton :

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L’ouverture du bas, quant à elle, fut reprise par Carl Gustav Carus, émule de Friedrich, qui peignit vers 1825-1828 cette Fenêtre à Oybin :

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Friedrich a réalisé plusieurs dessins et peintulures à partir de ce monastère, a en outre brossé de nombreuses ruines médiévales. Quelques exemples puisés dans sa riche production :

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La tombe d’Ulrich Von Hutten, 1824

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Ruines du cloître d’Oybin, 1810

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Abbaye dans un bois de chênes, 1810

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Hiver, nuit, vieillesse et mort, 1803

Tout de même, ces fenêtres étirées en hauteur qui ne peuvent entrer dans le format de l’affiche, c’est un peu gênant. Serions-nous encore en train de nous égarer ? Damnaide. Pour être définitivement fixé, visionnons Mary Shelley, le film, et tentons d’y trouver cette scène avec double fenêtre à ogives de format standard livrée avec garantie décennale. Ladite bobine, réalisée par Haifaa Al Mansour, est qualifiée de « biopic puritain et académique » par Le Monde. Arg. Gulp. Avouons-le, après deux heures un tantinet pénibles le constat est amer : aucune blonde purée censée incarner Mary Shelley n’est apparue en train d’écrire près d’une double fenêtre à ogives de format standard livrée avec garantie décennale :

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On l’a croisée, en revanche, alors qu’elle était assise dans la rue devant une échoppe de libraire :

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L’image a été inversée sur l’affiche, et c’est ainsi que Mary Shelley est devenue gauchère. Tout cela ne résout pas notre problème. Fichtre. Continuons notre quête parmi les ruines du monastère d’Oybin, tâchons d’y dénicher une double fenêtre à ogives susceptible d’entrer dans le format habituel des affiches de films françaises, 120x160 cm. Elle apparaîtra sur Instagram à trois reprises, en voici la meilleure représentation (source) :

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Nous avons donc, pour conclure, cette petite addition iconographique : actrice assise à inverser + personnage de Friedrich assis sur une immense double fenêtre à ogives avec des pins derrière + double fenêtre à ogives de taille standard = affiche du film.

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Problème résolu ! À un détail près déjà mentionné : il n’y a, dans cette bobine, aucune double fenêtre à ogives de format standard ou non. Alors pourquoi en avoir casé une dans l’affiche ? Peut-être parce que Mary Shelley fait penser à Frankenstein, qui fait penser au roman gothique anglais, qui fait penser à la mode néo-gothique qui s’empara de l’Europe aux XVIIIe et XIXe siècles, qui fait penser au château de Frankenstein tel qu’il apparaît dans certains films alors qu’il est absent du livre… Les desseins du studio de création d’affiches de films sont impénétrables.

***

Cette passion pour le néo-gothique est partie intégrante du romantisme né au milieu du XVIIIe siècle. Elle succède à l’engouement pour le néo-classicisme qui se manifesta notamment, en peinturlure, par des représentations de ruines plus ou moins hautes et antiques, plus ou moins authentiques, Hubert Robert était le champion incontesté dans ce domaine :

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Paysage architectural avec un canal par Hubert Robert, 1783

Le roman gothique naît en Grande-Bretagne avec Le Château d’Otrante d’Horace Walpole (1764). Il sera suivi par Les Mystères d’Adolphe d’Ann Radcliffe (1794), Le Moine de MG Lewis (1796), Frankenstein de Mary Shelley (1818) et une trâlée d’autres romans contenant des châteaux du Moyen Âge, des fantômes, des jeunes filles éplorées-effrayées-évanouies-dépecées, des caves sombres et humides, des orages éblouissants, des cimetières nocturnes et des religieux fanatiques au regard lubrique. Avec le temps l’aspect médiéval perdra de l’importance, et c’est l’horreur qui prendra le dessus.

Dans ce domaine, l’architecture n’est pas en reste : on restaure d’anciennes bâtisses, et on construit de fausses demeures garnies de doubles fenêtres à ogive. Voici d’abord l’impressionnant château d’Horace Walpole ; situé à Twickenham, sa reconversion gothique s’est effectuée entre 1749 et 1776 :

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Voici maintenant une baraque de moindre calibre élevée en 1863 dans la région de Newcastle, avec tout de même des vrais vitraux de William Morris dedans. Le tout a récemment été mis en vente pour la modique somme de 1 350 000 livres sterling mais ça doit pouvoir se négocier :

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Dans la peinturlure, comme on l’a vu plus haut, on s’en donne à cœur joie en adaptant des poèmes contemporains : The Lady of Shalott de Tennyson, ou bien The Eve of St. Agnes écrit par John Keats en 1819. Ci-dessous, l’interprétation d’Arthur Hughes réalisée en 1856. Il s’agit d’un faux triptyque, d’une seule toile surmontée d’un panneau décoratif doré dans lequel ont été percées trois ouvertures dont deux en ogive :

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Finissons dans la ruine écossaise avec la chapelle d’Holyrood, située à Édimbourg. Elles fut peinte en 1824 par un Français nommé Louis Daguerre, connu pour être avec Nicéphore Niépce le co-inventeur de la photographie. Mais l’homme fut d’abord un artiste peintre, et non des moindres :

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Well, well, well. On s’est un peu éloignés de Mary Shelley et de la quête de la double fenêtre à ogives de format standard, hein ? 

 

samedi 1 septembre 2018

You don’t have to be Jewish

Dans les couloirs du métro parisien ces jours-ci, une réclame conçue à l’occasion des vingt ans du musée d’art et d’histoire du Judaïsme, en français et en anglais, if you please : « Pas besoin d’être juif pour découvrir le musée d’art et d’histoire du Judaïsme - 2000 ans de culture partagée / You don’t have to be Jewish to discover the Museum of Jewish Art and History - 2000 years of shared culture. »

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Beau slogan qui insiste sur l’ouverture, le partage, qui rejette implicitement tout esprit communautariste. Par les temps qui courent, ce n’est pas si commun. Mais, damnaide, que vient faire cette publicité absente de toute image sur un blog intitulé La Boîte à Images ? Eh bien justement, cette absence mérite qu’on s’y attarde. 

Imaginons qu’à côté du slogan « Pas besoin d’être juif pour découvrir le musée d’art et d’histoire du Judaïsme » les publicitaires aient collé une tête d’Indien d’Amérique avec des plumes, ou d’Inde avec un turban. Le décalage aurait pu être comique et la puissance du slogan multipliée par mille. Mais les responsables du musée, en voyant ce montage, se seraient tout de suite exclamés, avec un grand air effrayé : « On va avoir un problème avec les Indiens ! » Les publicitaires auraient alors proposé une tête de Chinois, de Noir, de mamma italienne ou que sais-je encore, et les responsables du musée se seraient de nouveau écriés, la peur au ventre :  « On va avoir des problèmes avec les Chinois, les Noirs, les mammas italiennes ! » À moins que l’agence de publicité, par peur d’effrayer son client, ait d’elle-même renoncé à cette évidente idée consistant à associer un visage à ce slogan si intelligent. Allez savoir.

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Essai de tentative d’insertion de visage étranger souriant

En 1961 et aux États-Unis, on n’était pas aussi précautionneux. Lorsque la boulangerie industrielle Levy, sise à New York, demanda à l’agence de publicité DDB (Doyle Dane Bernbach) d’étendre son marché grâce à une campagne d’affichage, une rédactrice publicitaire nommée Judy Protas se pencha sur le sujet, réfléchit quelques instants avant de pondre un slogan qui allait devenir révolutionnaire. « On avait un pain local, un vrai pain juif qui se vendait très bien aux Juifs de Brooklyn, confia-t-elle au New York Times en 1979. Ce que nous voulions faire, c’était élargir son audience. Puisque New York est ethniquement très mélangé, nous avons décidé de répandre la bonne parole comme ça. » 

Et c’est ainsi que les murs de la ville et du métro se recouvrirent d’affiches montrant un Indien d’Amérique, un Chinois et un enfant noir qui, tout sourire, venaient de croquer dans une tranche de pain de seigle de la marque Levy. Avec le slogan :

You don’t have to be Jewish to love Levy’s real Jewish Rye. 

Le même, ô coïncidence, que celui utilisé par le musée d’art et d’histoire du Judaïsme. Mais avec des photos réalisées par William Zieff, qui déclara en 2001 : « On voulait des gens normaux, pas des mannequins blonds aux proportions parfaites. J’ai vu l’Indien dans la rue - il était ingénieur au New York Central [réseau de voies ferrées]. Le type chinois travaillait dans un restaurant, et on a trouvé l’enfant à Harlem. Ils avaient tous de superbes visages. »

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Les affiches remportèrent un tel succès que cette campagne fut périodiquement reconduite, pendant près de vingt ans. Avec de nouveaux portraits ethniques, évidemment. Un enfant japonais, un homme noir, un policier new-yorkais forcément roux et donc forcément irlandais, un enfant de chœur, une mamma italienne…

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… sans oublier l’impassible Buster Keaton, qui se prêta au jeu :

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La publicité du musée d’art et d’histoire du Judaïsme de Paris n’est certes pas la première à copier celles du pain Levy. Mais les précédents imitateurs se posaient en admirateurs, rendaient hommage à ces affiches connues de tous les New-Yorkais, pratiquaient la parodie tout en exécutant une révérence. En voici quelques exemples. On notera, pour plusieurs d’entre elles, l’emploi de la police de caractères d’origine, Cooper Black. Commençons par cette hilarante publicité pour un restaurant de Vancouver au Canada des années 60-70, You don’t have to be Jewish to love Siegel’s bagels :

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En 1965 fut publiée, sous forme de disque 33 tours, une comédie musicale intitulée You don’t have to be Jewish

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Cette galette de vinyle remporta en son temps un tel succès qu’un journaliste écrivit qu’elle « avait remplacé les stylos à plume dans les bar mitzvahs ». Dans un autre genre musical, cette pochette de disque de Junior Parker datée de 1971, You don’t have to be black to love the blues. Avec un gamin asiatique croquant dans une pastèque, stéréotype utilisé par les racistes blancs pour dénigrer les Noirs :

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Passons maintenant aux badges des années 60-70 ! Le premier est contestataire, le second est publicitaire, You don’t have to be Jewish to oppose the war in Vietnam et You don’t have to be Jewish to love Atlantic (célèbre compagnie discographique) :

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*12.pngPlus récemment, en 2005, le Toronto Jewish Film Festival produisit une série de quatre superbes affiches évoquant les publicités du pain Levy :

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Plus récemment encore fut lancée une campagne pour que le 18 septembre 2010, jour de Yom Kippour, soit un jour sans émission de SMS ou de tweets :

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Et encore plus récemment en 2015, cette affiche pour Dough, une bobine grand-bretonne qui raconte l’histoire d’un vieux boulanger juif de l’East End de Londres en lutte contre le supermarché voisin. Le jeu de mots est intraduisible : baked, cuit, signifie aussi défoncé, et dough, pâte, signifie aussi fric. « Vous n’avez pas besoin d’être cuit pour faire de la pâte » doit donc se comprendre comme « Vous n’avez pas besoin d’être défoncé pour faire du fric. » Avec la feuille de marijuana en défonce sur le O de Dough. Ah ! ah ! ah ! 

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Toutes les parodies-citations ci-dessus (et quelques autres) firent tilt chez pas mal d’Amerlocains et chez les Juifs de Londres qui s’en souviennent encore. Quand le slogan « You don’t have to be Jewish to… » est repris par le musée d’art et d’histoire du Judaïsme, il y a là, en revanche, comme un arrière-goût de plagiat dans la mesure où personne ne perçoit la référence aux publicités originales. Personne sauf, peut-être, un ou deux touristes new-yorkais égarés dans le métro parisien. 

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