vendredi 22 mars 2019

Richard III / Emmanuel Macron, même combat ?

Cette semaine c’est la fête avec Paris Match qui nous offre cette fabulomirifique, bouleversifiante et supercalifragilistique couverture :

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Poids des mots et choc des photos nous laisseraient presque sans voix si nous n’étions dotés d’un professionnalisme d’airain que nous allons de ce pas solliciter afin de dépiauter cette sublimagistrale couverture. Or donc : « Macron, la riposte face aux casseurs ». Avec en encadré une photo de chaises en flamme au pied d’une vitrine de boutique de luxe devant laquelle parade un casseur, plus un Gilet jaune en arrière-plan ; et surtout une photo plein pot du président, genre Macron-Le-Retour-et-il-est-pas-content. Regard d’acier, bouche pincée, main gauche contractée en un geste signifiant qu’il ne lâche rien, que le pouvoir - la répression - est entièrement entre ses mains. En premier plan, une petite bouteille d’eau qui paraît toutefois bien insuffisante pour éteindre l’incendie. Ça, c’est l’analyse niveau collège. Tentons maintenant de passer au niveau supérieur dans le style Moi-Monsieur-j’ai-lu-des-livres.

La position de Macron peut évoquer celle de Kevin Spacey dans House of Cards. Même regard dur, sans pitié. Normal, puisqu’il s’agit du même rôle.

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Deux différences cependant : Frank Underwood a les doigts croisés et se tient droit, alors que Macron n’a qu’une main tordue de visible, et le dos voûté. Il nous rappelle le diabolique Richard III de Shakespeare, tel qu’interprété par Laurence Olivier. Un Richard III bossu, difforme, avec une main gauche tordue et la droite telle une serre. On notera le long nez, chez Olivier comme chez Macron :

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À part ça, relevons deux coïncidences relatives à Kevin Spacey :

1. Dans The Usual Suspects, il interpréta le fourbe Kaiser Söze dont le bras et la main gauches étaient atrophiés.
2. Il incarna aussi Richard III avec une jambe et une main gauches également atrophiées, cette dernière recouverte d’un gant :

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Richard III / Emmanuel Macron, même combat ?

« Conscience n’est qu’un mot à l’usage des lâches,
Inventé tout d’abord pour tenir les forts en respect. 
Que nos bras vigoureux soient notre conscience, nos épées notre loi,
En marche, allons-y bravement, jetons-nous dans la mêlée,
Marchons main dans la main, sinon au ciel, du moins jusqu’en enfer. »

Richard III, William Shakespeare, 1591-1592

mardi 19 mars 2019

Le p’tit coup d’blues de Chouard

La revue éléments - feuille de chou d’extrême droite sur papier glacé dont l’éditorialiste attitré est Alain de Benoist - affiche, pour son dernier numéro en date, une couverture intéressante. On peut notamment y lire, en titraille bleu foncé sur fond bleu clair, Étienne Chouard - la tête pensante des Gilets jaunes ; et, en illustration, ledit Chouard dont la bobine s’appuie sur sa main gauche :

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Son portrait est entouré par d’autres titres dont l’un est signalé par le mot “dossiers”, écrit en blanc sur fond orange. On retrouve un rectangle orange à la droite du titre de la revue. Pourquoi ces couleurs ? On pourrait penser qu’il s’agit là d’un choix comme un autre, que le bleu aurait pu être rouge et que l’orange aurait pu être blanc ou vert. Que nenni ! L’orange est la couleur complémentaire du bleu. Petit rappel à l’attention des débutants en coloriage. Dans le système dénommé synthèse soustractive, il existe trois couleurs primaires : le jaune, le bleu et le rouge (ou plus exactement le jaune, le cyan et le magenta). À ces trois primaires correspondent trois complémentaires : le violet (bleu+rouge) est la complémentaire du jaune, l’orange (rouge+jaune) est celle du bleu, et le vert (bleu+jaune) est celle du rouge. Ce qui nous donne le schéma suivant :

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C’est la raison pour laquelle la couverture d’éléments, dont la typographie de la titraille est en bleu, affiche deux rectangles orange. Ainsi s’applique la sévère mais juste loi des complémentaires (dura lex, sed lex, complementex) que l’on retrouve dans La terre est bleue comme une orange de Paul Éluard ou dans Tintin et les oranges bleues d’Hergé :

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Oui bon d’accord, objecterez-vous, mais pourquoi bleu-orange et pas rouge-vert ou jaune-violet ?

Parce qu’il est question de Gilets jaunes. Et parce ce que le jaune est traditionnellement associé au bleu. Oui bon d’accord, objecterez-vous derechef, mais il ne s’agit pas d’une primaire et de sa complémentaire, puisque bleu et jaune sont deux primaires. Alors quoi ? Alors, répondrai-je du haut de ma chaire arc-en-ciel, pendant longtemps l’alliance de ces deux couleurs fut considérée comme antipathique parce que formant un contraste jugé par trop agressif. On n’associait pas ces couleurs dans la peinture traditionnelle. D’autant plus qu’elles rappelaient un peu trop - du moins en France - celles de notre bon roi dont le blason arborait des fleurs de lys dorées sur fond bleu. Le jaune, c’était le doré du pauvre. Pouah ! (C’est d’ailleurs l’une des raisons pour laquelle cette couleur fut longtemps honnie ; couleur des cocus, de la traîtrise, etc. Voir mon billet intitulé Le jaune des Gilets.)

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Hommage d’Édouard Ier à Philippe le Bel
Extrait des Grandes Chroniques de France illustrées par Jean Fouquet, 1455-1460

Et puis les Hollandais du XVIIe siècle, qui ne respectent rien, décidèrent d’utiliser ces deux couleurs ensemble. Ils s’appelaient Gerhard Terborch, Pieter de Hooch ou Johannes Vermeer :

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Femme à sa toilette par Gerhard Terborch, 1660

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Jeune fille à la perle par Johannes Vermeer, vers 1665

Ce n’était qu’une mode, qui passa. Les artistes hollandais eux-mêmes, ceux du XVIIe, disparurent bien vite du panthéon peinturluresque. Jusqu’à ce qu’on les redécouvre au XIXe. Le Hollandais Van Gogh, par exemple, évoqua le sujet avec le peintre Émile Bernard dans une lettre de juillet 1888 :

« Ainsi, connais-tu un peintre nommé Vermeer qui, par exemple, a peint une dame hollandaise très belle, enceinte. La palette de cet étrange peintre est : bleu, jeune citron, gris perle, noir, blanc. Certes, il y a dans ses rares tableaux, à la rigueur, toutes les richesses d’une palette complète ; mais l’arrangement jaune citron, bleu pâle, gris perle, lui est aussi caractéristique que le noir, blanc, gris, rose l’est à Vélasquez. »

Van Gogh utilisera à de multiples reprises le jaune allié au bleu :

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Le Café, le soir, septembre 1888

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Le champ de blé aux corbeaux, juillet 1890

Dans la maison de Monet à Giverny - autre exemple -, on trouve une salle à manger jaune jouxtant une cuisine bleue :

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C’est ainsi que le couple bleu-jaune devint commun, hors-mode, et qu’on le croise partout aujourd’hui. C’est également la raison pour laquelle l’expression “Gilets jaunes” à la une de la revue éléments est écrite en bleu. L’association visuelle, ici remplacée par la seule association d’idées.

Passons maintenant à la photo de Chouard.

Il pose, dans l’attitude du type qui pense. C’est là une grande tradition que l’on retrouve à l’envi sur les couvertures de livres, les photos promotionnelles des écrivailleurs. Petite brochette d’exemples avec la main sous le menton :

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Sauf que Chouard, lui, est un mec qui pense mais ne sourit pas. Ah non ! Pas le genre de la maison ! Il affiche même, avec la main non pas sous le menton mais sur le front, comme un soupçon de mélancolie à la Dürer :

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La Mélancolie d’Albrecht Dürer, 1514

Une attitude quasiment romantique telle celle de cet artiste anonyme probablement allemand lui aussi, assis dans son atelier :

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Étienne Chouard - la tête pensante des Gilets jaunes. Dans une pose genre p’tit-coup-d’blues-c’était-mieux-avant-revenons-aux-vraies-valeurs-et-pourquoi-pas-le-populisme-avec-l’extrême-droite-intellectuelle ?

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Ce modeste billet coloré est dédié à François Ruffin qui persiste à penser, comme il l’a déclaré à Arrêts sur images, que Chouard  « n’est pas, […] quelqu’un d’extrême droite ; mais objectivement, je vois parfois comment il sert parfois de passerelle vers l’extrême droite ». Voire de viaduc.

mercredi 13 mars 2019

La femme d’intérieur et le grain de sable

Au musée d’Histoire de Pasadena en Californie se tient jusqu’au 13 avril prochain une exposition baptisée Something Revealed: California Women Artists Emerge, 1860-1960. Pasadena, c’est pas la porte à côté, OK. Mais montrer  des œuvres de femmes peintres méconnues ou oubliées ne peut pas faire de mal (à propos : dira-t-on un jour “peintresses” ? Dans le doute, poussons un tonitruant “ARG !” d’avance et continuons). Or donc, ce musée amerlocain présente de nombreux travaux d’artistes californiennes terrées dans l’ombre de ces deux géantes que demeurent Georgia O’Keeffe et Frida Kahlo (la première vécut principalement au Nouveau-Mexique, la seconde à plusieurs reprises à San Francisco).

Attardons-nous sur l’une des peinturlures exposées à Pasadena. Elle s’intitule Housewife, fut réalisée vers 1935 par Ruth Miller Kempster :

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Photo © Abe Ahn, retouchée par mes soins

La facture est typique de son époque, rappelle vaguement Grant Wood ou Thomas Hart Benton. Mais ce sont les clins d’œil à la peinture européenne qui sont les plus frappants. Le cadrage d’abord, et le cadre lui-même, font penser au diptyque Van Nieuwenhove de Hans Memling (1487) qui nous montre un couple semblant être vu de l’extérieur d’une maison, à travers une fenêtre à deux battants :

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Le visage de la femme ensuite, ovale parfait dans lequel se nichent deux grands yeux ombrés surmontés d’une coiffure séparée par une raie centrale, évoque les portraits féminins d’Edward Burne-Jones :

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Le roi Cophetua et la jeune mendiante par Edward Burne-Jones, 1884

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On pourrait aussi s’attarder sur sa main droite à l’index tendu, probable souvenir du Saint Jean-Baptiste de Léonard de Vinci ; mais ce qui est le plus frappant, c’est le décor emprunté à Pieter de Hooch, contemporain de Vermeer. Les pièces hollandaises en enfilade, le carrelage, la mère et la petite fille tenant un objet, l’homme en arrière-plan, la chaise, tout y est :

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De Hooch, comme Vermeer, peignit beaucoup de femmes se livrant à des tâches domestiques. C’est également à ces saines occupations que se consacre la femme d’intérieur (Housewife) de Ruth Miller Kempster :

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Cette femme, qui nous regarde tout en lavant une tasse pendant que son mari s’informe de la marche du monde et que sa fille apprend son rôle de future maîtresse d’intérieur, n’est pas sans rappeler la Jeanne Dielman, 23, quai du commerce, 1080 Bruxelles de Chantal Ackerman. Dans ce film sorti en 1975, la réalisatrice belge nous montre de manière hyperréaliste et pendant 3 heures 20 le quotidien d’une veuve (interprétée par Delphine Seyrig) qui s’enferme dans la routine de ses occupations ménagères : éplucher, cuisiner, faire la vaisselle, préparer le café, repasser, cirer les chaussures… et vendre son corps à des hommes. Cette aliénation, consciemment choisie par Jeanne Dielman, forme un rituel immuable. Une barrière contre la folie, qu’un grain de sable viendra détruire.

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Éplucher, cuisiner, faire la vaisselle, préparer le café, repasser, cirer les chaussures… La femme d’intérieur de Ruth Miller Kempster attend patiemment le grain de sable.

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* * SUPPLÉMENT GRATUIT * *

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After Dinner Dishers par Stevan Dohanos,
Saturday Evening Post, 8 janvier 1949

 

samedi 23 février 2019

Challenges : une couverture 2en1 !

L’hebdomadaire Challenges nous propose cette semaine une couverture qui peut-être fera date dans l’histoire de la propagande macroniste. Une pépite, un joyau scintillant de mille feux, un chef-d’œuvre absolu de duplicité.

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« Duplicité !?, objecteront certains, le discours est au contraire très clair, très évident, on nous bassine une fois de plus avec “les réseaux de pouvoir”, c’est une antienne régulièrement serinée, rien de neuf sous le soleil, circulez y’a rien à voir ! » mmmh…  Pas si sûr… Étudions l’objet.

Le texte nous dit : Francs-maçons • ENA • LGBT… Les réseaux de pouvoir aujourd’hui.

Et en images nous avons :

- le symbole des francs-maçons en haut au centre

- le triangle des francs-maçons encore une fois, en bas à droite

- une pauvre Marianne en bas au centre écrasée par lesdits réseaux qui ne peut même pas s’échapper à droite, vers l’extérieur du magazine, coincée qu’elle est par le triangle (on en reparlera plus tard).

On notera la typographie, essentiellement jaune sur fond noir, tout comme l’emblème des francs-maçons. Typo jaune et fond noir rappellent les couleurs de la Série noire de Gallimard qui sont devenues, en France, celles du roman noir en général. Elles sont depuis des lustres largement récupérées par la presse quand il s’agit de stigmatiser quelqu’un, éventuellement pris dans une sombre affaire (voir par là l’utilisation qui en fut faite à propos de Benjamin Griveaux et de DSK).

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Le discours de cette couverture de Challenges est facile à comprendre : derrière - ou plutôt au-dessus de - nous grenouillent de sombres réseaux au sein desquels tout n’est que piston, népotisme, petits arrangements entre amis, enfin bref des armées d’infâmes profiteurs qui grignotent en douce notre société tels des rats camés au gruyère. Pas de quoi en faire un plat, il s’agit là d’un marronnier pas très éloigné de celui régulièrement consacré aux francs-maçons :

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Avec cette fois-ci une couverture coupée en deux, à la manière de Libération, qui nous propose sur sa gauche un tout autre sujet consacré aux start-up :

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Un tout autre sujet, vraiment ? Et si les deux étaient liés ? Et si les deux colonnes de cette couverture, une blanche et une noire, nous parlaient de la même chose telles les affiches de cinéma dans le genre Scarface de Brian de Palma ?

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Examinons cette colonne de gauche. Elle est composée d’un titre qui nous dit Start-up Nos 50 futures licornes, et d’une légende collée sur le portrait d’une jeune femme souriante : Rania Belkahia, PDG d’Afrimarket, L’« Amazon africain ».

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Le tout dans une étroite colonne blanche, donc. Qui s’oppose à la large et impressionnante colonne noire des réseaux. Avec une jeune femme souriante qui s’est faite toute seule à force de travail. Une jeune femme maghrébine qui a su s’extraire de sa condition et monter une entreprise florissante. Une jeune femme qui a bien du mérite. En vérité, Rania Belkahia est née au Maroc de parents chefs d’entreprise ; mais ce n’est pas son CV qui compte, c’est le discours que véhicule l’image, celle de jeunes gens courageux, méritants. Qui ont monté des start-up en toute lumière à partir de rien ou pas grand-chose. C’est d’ailleurs vers cette étroite colonne immaculée que va se précipiter notre pauvre Marianne, écrasée par les trafics d’influence et coincée en bas à droite par le maudit triangle.

Que nous dit, en définitive, cette couverture de Challenges ? Non pas deux, mais une seule histoire, celle de la lumineuse méritocratie qui se dresse fièrement tel un ultime rempart face aux opaques réussites ourdies dans l’ombre des réseaux crapoteux.

Ah ! que c’est beau !

Comment ? Vous n’êtes pas convaincus ? Vous pensez que la méritocratie n’est qu’un pseudo-modèle de justice sociale renvoyant les perdants à leurs incompétences, leurs incapacités, leur manque de courage et leur déficit de force intérieure ? Vous pensez que cette idéologie ne fait que reproduire les inégalités ? C’est parce que vous n’avez pas encore réveillé la force qui est en vous. Relevez le “challenge” ! Allez ! Au boulot !

mercredi 20 février 2019

Entrer dans le tableau

L’Atelier des Lumières, sis à Paris, propose à partir du 22 février une “exposition” intitulée Van Gogh, la nuit étoilée. Y verra-t-on cette célèbre peinturlure habituellement accrochée aux cimaises du Museum of Modern Art de New York ? Pourra-t-on y admirer d’autres œuvres du peintre empruntées au musée d’Orsay ou au musée Van Gogh d’Amsterdam ? Que nenni ! Car ce qui est proposé ici n’est en vérité qu’un banal son et lumière, des projections géantes de tableaux agrémentés de musiques diverses et variées allant de Lully à Janis Joplin en passant par Vivaldi.

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Des diapositives, donc, qui se veulent être une expérience immersive, « une déambulation dans les plus grands chefs-d’œuvre de Van Gogh. »

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Avec de petites animations nous montrant les coups de pinceaux qui apparaissent les uns après les autres, comme si on était derrière l’épaule du peintre quand il les posa sur la toile. Et, sur le sol, la projection des reflets dansant le long des golfes pas très clairs. Parce que, nous dit le concepteur de cette absurdité, « la peinture est statique, mais la réalité n’est pas statique. Il y a donc une recherche à recréer aussi le moment, peut-être, le moment qu’il a vécu. »

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C’est également dans ce but qu’on peut voir battre des ailes l’un des corbeaux du Champ de blé. Tellement plus vivant ! Sans doute croasse-t-il itou, afin de parfaire l’illusion.

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Captures d’écran d’une vidéo du Parisien

Cette « exposition numérique » à tendance immersive n’est pas la première du genre, l’entreprise à laquelle appartient l’Atelier des Lumières en avait précédemment pondu - à Paris ou aux Baux-de-Provence - sur Klimt, Picasso ou encore Cézanne.

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Les nouvelles technologies sont à la mode dans le monde des musées. Celui de l’Orangerie à Paris propose actuellement une autre expérience, en 3D cette fois, une immersion dans les Nymphéas de Monet grâce au port d’un casque de réalité virtuelle qui plonge le spectateur dans l’univers aquatique du peintre :

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Même que les salles ovales du musée semblent se remplir d’eau, bloup ! bloup !

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La Tate Modern de Londres, quant à elle, a récemment conçu une visite en réalité virtuelle de l’atelier parisien de Modigliani :

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Que dire de tous ces spectacles à deux ronds ? Tout un tas de choses, livrées ici en vrac.

Que la peinture n’a pas pour vocation de recréer le monde de manière illusionniste puisqu’elle dispose de seulement deux dimensions, la longueur et la largeur. Pour la profondeur, avec en prime des personnages qui y évoluent, il vaut mieux aller au théâtre.

Que la peinture est une image fixe, qui ne gigote pas dans tous les sens. Pour ça, il vaut mieux aller au cinématographe.

Qu’elle a encore moins vocation de diffuser de la musique. Un électrophone ou un poste de TSF sont plus adaptés.

Que si Van Gogh avait eu pour ambition de peindre des œuvres mesurant vingt mètres de long, il l’aurait probablement fait. Comme Monet avec ses Nymphéas, ou Picasso avec Guernica.

Qu’une image numérique ne permettra jamais de saisir le caractère brillant ou mat des couleurs, ne donnera pas non plus à voir l’épaisseur de la peinture déposée, le grain de la toile ou la brillance inimitable de l’or (largement utilisé par Klimt).

Un tableau est une surface plate, immobile et muette recouverte de peinture, accrochée à un mur. Projeter son image dans tous les sens et en des tailles démesurées dans un hangar avec de la musique dramatique pour faire comprendre que l’heure est grave (attention Mèdamezémessieurs l’artiste fou ne va pas tarder à se couper l’oreille ou se flinguer), c’est accorder peu de confiance à la force de la peinture seule, et peu d’intelligence au spectateur qui doit forcément subir une mise en scène à la Disneyland pour saisir le propos de l’œuvre. Les tableaux n’ont pas besoin de ce simulacre, les spectateurs non plus. 

Un tableau est une surface plate, immobile et muette recouverte de peinture, accrochée à un mur, dont voici le simplissime mode d’emploi : postez-vous devant, contemplez-le en silence et shazaaam ! laissez-vous happer par lui. C’est magique, ineffable, et là réside tout le mystère de la peinture. Attention, toutefois : ladite opération ne fonctionne pas avec tous les tableaux ; certains sont d’une mocheté telle qu’ils ne se vendent même pas sur leboncoin et d’autres, quoique chefs-d’œuvre, vous laissent froid comme un hareng de la Baltique dans les cales d’un chalutier polonais en plein mois de décembre. Tout est affaire de sensibilité personnelle, de goût, d’appétence.

Ainsi, ma chère et tendre - que nous surnommerons ici Mrs Marple - éprouve un bonheur indicible dans la contemplation d’une toile peu connue de Gustave Caillebotte intitulée Régates à Trouville et conservée au Toledo Museum of Art dans l’Ohio, USA.

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Il lui suffit de regarder la carte postale de ce tableau, achetée au musée Jacquemart-André quand ladite toile y fut exposée, pour se souvenir des sensations qu’elle éprouva alors. La chaleur de ce soleil de fin d’après-midi qui venait lui caresser le cou, l’envie irrépressible d’aller s’appuyer à cette barrière le long du chemin avant de l’emprunter vers la gauche, les voiliers, la limite incertaine entre la mer et le ciel, la vapeur d’eau…

Point besoin d’analyser la composition, le choix des couleurs, rien d’autre que la sensation. Quant à moi, qui suis un tantinet plus snob dans mes goûts, j’éprouve une fascination particulière pour cet autoportrait de Rembrandt réalisé en 1660 alors qu’il avait cinquante-quatre ans, et qui est conservé au Louvre.

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À chaque fois que j’examine son regard, j’y lis un sentiment différent : amusement, tristesse, sûreté de soi, fatalisme, doute… Je connais assez bien la vie de Rembrandt, sais dans quel contexte il a peint cet autoportrait. Cela ne m’est pourtant d’aucun secours, ne m’aide pas à comprendre la peinture qui se tient devant mes yeux dans la salle 844 du musée du Louvre, aile Richelieu. On voit par là que les connaissances historiques, artistiques, sont parfois vaines. Il m’a fallu en vérité bien des années avant de réaliser que les sentiments que je lisais dans les yeux de Rembrandt n’étaient pas les siens, mais les miens. Car cet autoportrait, comme à peu près tous ceux des années 1650-1660, est - entre autres choses - un miroir. C’est mon état d’esprit du moment que son regard reflète, son introspection est la mienne.

Allez au Louvre, au musée d’Orsay ou dans n’importe quel autre musée. Postez-vous devant un tableau. Contemplez-le. Laissez-vous happer, absorber, envahir. L’expérience sera bien plus enrichissante, bien plus étonnante que ces sons et lumière clinquants, ces insupportables immersions en 3D quoique sans relief. Allez dans les musées pour entrer dans les tableaux.

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Photo © Sophie Boegly / Musée d’Orsay

vendredi 15 février 2019

Un paquebot pas que beau

Au hasard de Twitter, cette annonce par laquelle un promoteur nous informe que son projet de construction intitulé Mille Arbres figure parmi les finalistes d’une compétition internationale de projets immobiliers baptisée Mipim Awards :

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Cet ensemble devrait voir le jour en 2022 à la Porte Maillot, dans le XVIIe arrondissement de Paris. Pour l’heure, rien n’est fait. En 2018, le ministère de l’écologie émettait d’ailleurs de sérieuses réserves : « La MRAe [Mission régionale d’autorité environnementale] maintient la recommandation d’étayer la justification du projet retenu et de son implantation, au regard des enjeux environnementaux et de santé publique » (nuisances sonores, qualité de l’air, pollution des sols). Pour plus de détails, voir par là.

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Vue sous cet angle, la chose ressemble à la proue d’un paquebot abritant un écrin de verdure bénéficiant d’un micro-climat sachant allier tradition et modernité. Ah que c’est beau ! (Pour plus de détails visuels, voir par ici.)

Las ! Qu’on ne se fasse point d’illusion ! Ces images immobilières sont toujours assorties d’une mention imprimée en tout petit telle une note de bas de page dans un contrat d’assurance-vie indiquant qu’il s’agit d’une « vision d’artiste », ou autre formule similaire. La précision est d’importance, car elle signifie que le promoteur ne saurait être responsable de l’aspect définitif du bâtiment qui pourra présenter de notables différences avec l’image proposée, laquelle n’est qu’un délire d’illustrateur accro à des substances vénéneuses, une vision trouble d’artiste rêveur à l’esprit embué par l’excès d’absinthe de contrebande. On n’est jamais trop prudent. Or donc, si la chose se construit, peut-être ressemblera-t-elle plus à cette image publicitaire pondue pour une banque en 2012 :

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Un paquebot-immeubles pouvant rappeler les immeubles de style paquebot, avatar du Style international. Celui-ci est sis à Boulogne-Billancourt :

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Avec son impressionnante proue, sa cabine de pilotage perchée tout là-haut, ses hublots et sa faune de bourgeois à l’intérieur, répartis sur quatre étages. Le machin de la Porte Maillot, s’il est finalement approuvé par les autorités compétentes, en comportera au moins dix, surplombera le boulevard périphérique et devrait comporter des logements, des bureaux, des commerces, un hôtel, un centre de conférence ainsi qu’un « pôle d’enfance » situé juste au-dessus de la gare de bus actuelle, ce qui ne laisse pas d’inquiéter le ministère. Le tout, ressemblant donc par endroits à un mythique transatlantique tel ceux de la White Star Line :

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Ah zut, c’est le Titanic

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lundi 11 février 2019

Abdelaziz Bouteflika, ou la vérité avant-dernière

Abdelaziz Bouteflika, bientôt 82 ans, post-AVC et grabataire, se présente aux élections présidentielles algériennes pour un cinquième mandat. Si ça se trouve, le bonhomme est mort, fossilisé depuis longtemps, et l’image qu’on nous montre à la télé est celle d’un robot comme dans La Vérité avant-dernière (The Penultimate Truth) de Philip K. Dick.

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Photo d’archives/REUTERS/Zohra Bensemra

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Couverture de Tibor Csernus

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Pour preuve ou presque, cet extrait de la chronique d’aujourd’hui de Pierre Haski sur France Inter :

« Des citoyens algériens ont récemment voulu offrir un cheval au Président Abdelaziz Bouteflika. La cérémonie a eu lieu en présence … d’une photo du Président. La scène a fait le tour de l’internet algérien : ” ils auraient pu mettre un hologramme, ça fait plus moderne”, a ironisé un internaute, avec cet humour qui est l’ultime refuge des Algériens en cette période irréelle. »

La réalité en train de dépasser la fiction. La réalité, l’affliction.

mercredi 6 février 2019

Pan sur le groin pour Bulgari !

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Hier ont commencé en Chine et ailleurs les fêtes du Nouvel An lunaire (新年快乐!). En prévision de cet événement, la marque de luxe Bulgari publia au mois de janvier et sur l’internet chinois une série de réclames qui remportèrent un certain succès. Elles comportaient tout un tas de jeux de mots basés sur le son “zhū” qui en chinois mandarin se prononce plus ou moins “djou” (allez écouter par là), et qui peut signifier  “cochon”.

Pourquoi le mot “cochon” ? Parce que cette nouvelle année chinoise est placée sous le signe astrologique dudit bestiau, et parce que le Chinois est aussi friand de travers de porc que de jeux de mots.

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Le son “zhū” ressemble très fort, en anglais, au mot “jew” qui est une abréviation britannique pour “jewelry”, “bijou”. Bulgari a donc décidé de reprendre des phrases idiomatiques chinoises comportant le son “zhū” en le remplaçant par le mot “JEW”, écrit en caractères romains.

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Ce n’est pas clair ? Prenons pour exemple l’expression « fille bien-aimée », incluse dans l’un des slogans. Mot à mot, elle signifie « perle dans la main ». Quand Bulgari remplace le caractère “perle”, qui se prononce lui aussi “zhū”, par le mot “JEW”, la phrase devient plus ou moins « avoir un bijou dans la main ». On a donc là une expression qui se dote d’un second sens, avec en prime (et c’est l’effet 3en1) l’image d’un petit cochon symbole qui, rappelons-le, se prononce “zhū” itou, même s’il utilise un caractère différent.

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Tous ces jeux de mots sont parfaits quand on veut vendre aux Chinois, qui sont habitués à de telles gymnastiques littéraires et verbales, des colliers, des montres, des bracelets, etc. Dans un premier temps, tout le monde a apprécié ces publicités. Sauf que. Évidemment. Vous le voyez, le problème qui se glisse subrepticement dans cette série de réclames biJEWtières ? Bulgari a oublié de considérer le sens premier du mot anglais JEW, qui signifie “juif”. Personne, au sein de cette auguste maison, n’a pensé un seul instant qu’il était plutôt malvenu de l’associer au cochon, pas tout à fait casher. Moralité : cette campagne de pub a très rapidement disparu des réseaux sociaux chinois. Et pan sur le groin ! comme on dirait au Canard.

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Les passionnés de chinois qui veulent en savoir plus liront avec profit un article paru dans What’s on Weibo qui s’intitule Bulgari’s Noteworthy New China Marketing Campaign on a Happy ‘Jew’ Year of the Pig (Zhu).

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dimanche 3 février 2019

Le jaune des Gilets

Pourquoi les Gilets jaunes portent-ils des gilets jaunes, alors qu’ils auraient pu être rouges comme la révolte ?

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Capture d’écran TF1

Mais qu’il est bêêête ! Parce que le 13 février 2008, le comité interministériel de la sécurité routière a rendu le gilet de sécurité et le triangle de pré-signalisation obligatoires pour les véhicules, évidemment ! Tout le monde sait ça ! Les gilets jaunes viennent de là, épicétou.

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Sauf que non, ou du moins pas tout à fait. Car en vérité, nous dit la DGCCRF, « le gilet doit être fluorescent, de couleur orange, jaune, vert, rose, rouge, jaune-vert, jaune-orange, ou orange-rouge ; le gilet doit également posséder une capacité de rétroréflexion ». Les automobilistes, motards et cyclistes pourraient donc opter pour l’une de ces couleurs au lieu de se précipiter comme un seul homme sur le jaune citron (c’est-à-dire le jaune-vert), qui est des plus détestables.

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Petit rappel historique de cette détestation, avant de voir pourquoi le jaune est aujourd’hui plébiscité par les possesseurs de véhicule.

Le jaune remonte à la plus haute Antiquité, époque à laquelle il était fort apprécié. Il est aujourd’hui un tantinet délaissé parce que, nous dit Michel Pastoureau dans son Petit Livre des couleurs, l’or, le doré, lui a volé la vedette au Moyen Âge. L’or brille, le jaune est terne. Il est « dépossédé de sa part positive, est devenu une couleur éteinte, mate, triste, celle qui rappelle l’automne, le déclin, la maladie… Mais pis, il s’est vu transformé en symbole de la trahison, de la tromperie, du mensonge… »

La trahison est personnifiée avec Judas dont on disait, au Moyen Âge, qu’il était rouquin, gaucher et vêtu d’un manteau jaune (alors qu’aucune indication de ce genre ne figure dans les évangiles). Dans cette Cène léonardesque peinte par Hans Holbein vers 1525, Judas est paré de tous ces attributs ; le manteau jaune, la chevelure rousse, et la bourse au côté gauche contenant les treize deniers :

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La trahison de Judas s’est bien vite étendue à tous les Juifs, of course. Saint Louis leur imposa en 1269 le port de la rouelle. C’est-à-dire un insigne en forme de roue cousu sur le vêtement (un dans le dos et l’autre sur la poitrine), symbolisant les trente deniers. Cet insigne sera jaune. Sur cette miniature extraite de la Chronique de Lucerne de Diebold Schilling le Jeune (1513), on voit des Juifs portant la rouelle sur le côté gauche ainsi que le chapeau pointu, autre signe distinctif imposé par le Concile de Vienne en 1267 :

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Le port de la rouelle et du chapeau pointu s’étendit à toute l’Europe durant le Moyen Âge, disparut au cours du XVIe siècle. Mais aujourd’hui encore, on qualifie de “jaunes” (l’expression remonte au XVe) les ouvriers qui vont travailler sur les postes abandonnés par des grévistes. Trahison, là encore. Le 23 novembre 1939, un décret proposé par Eichmann imposa aux Juifs de Pologne le port d’un brassard blanc assorti d’une étoile de David bleue. Cette mesure s’appliqua progressivement à tous les pays occupés et ce fut la couleur jaune, en référence à la rouelle médiévale, qui s’imposa. On voit par là que le jaune est, depuis des dizaines de lustres, une couleur ultra-pourrite ! Alors certes, il reprit du galon au XIXe quand on comprit enfin qu’il faisait partie, avec le bleu et le rouge, des trois couleurs primaires. Mais son côté négatif est toujours présent : c’est le teint jaune des malades, le jaune du veinard mais cocu, etc.

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Rêve de tiercé…

Pourquoi les gilets de protection sont-ils le plus souvent jaune citron, alors qu’ils pourraient être orange, jaunes, verts, roses, rouges, jaune-orange ou orange-rouge ? À cause des pompiers amerlocains, et notamment ceux de Dallas (Texas), nous dit un article de l’American Psychological Association intitulé Why Lime-Yellow Fire Trucks Are Safer Than Red. Ces vaillants hommes du feu texans furent convaincus par plusieurs études que dans de mauvaises conditions (brouillard, nuit), le jaune citron était plus visible que le rouge. Aussi remplacèrent-ils, à la fin des années 70, leurs traditionnels véhicules rouges par d’autres, jaune citron et blancs. Au cours des années 80, ils rachetèrent tout de même des véhicules rouges et blancs parce que les camions rouges, ça fait plus rêver les enfants. Cela donna lieu à une étude comparative qui fut menée pendant quatre ans au sein du Dallas Fire Department et fut publiée en 1995. Elle nous apprend que les véhicules rouges et blancs étaient trois fois plus souvent impliqués dans des accidents de la route. Et que les dommages infligés aux véhicules jaunes et blancs étaient moindres que ceux infligés aux véhicules rouges et blancs. Une autre étude, menée par les mêmes chercheurs dans neuf villes et concernant 750 000 sorties de véhicules de pompiers, établit que ceux de couleur jaune citron avaient deux fois moins de risques d’avoir un accident à une intersection. Voilà pourquoi, progressivement, un très grand nombre de Fire Departments amerlocains se dotèrent de véhicules jaune citron.

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Caserne de Bracken (Texas)

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Caserne de Parkersburg (Virginie-occidentale)

C’est pour la même raison que les ambulances des hôpitaux étasuniens et canadiens arborent souvent cet horrible jaune citron :

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Ambulance canadienne

Et c’est pour la même raison idem que l’Europe a jugé préférable que tous ses véhicules de secours sanitaires soient jaune citron :

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Article du Parisien du 22 juillet 2005 : Jaune citron, la nouvelle couleur du Samu 91

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Ambulance belge

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Ambulance grand-bretonne avec des carreaux verts parce qu’ils ne font jamais rien comme tout le monde

Le jaune canari s’est donc imposé comme la couleur du secours, de l’aide ou de l’appel à l’aide. Et elle devint la couleur dominante des gilets de protection. Sont-ce les fabricants de gilets qui ont favorisé cette couleur, ou sont-ce les utilisateurs ? On peut parier que ce sont les fabricants qui préfèrent produire des gilets d’une seule et unique couleur, plutôt qu’un assortiment.

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Cela dit, les études ci-dessus ont depuis été remises en cause par une autre étude étasunienne de 2009 selon laquelle il apparaît que ce qui compte le plus n’est pas la couleur du camion de pompiers, mais le fait qu’il soit reconnu comme tel ou non. Et, subsidiairement, qu’il soit bardé tout partout de bandes auto-réfléchissantes. En vertu de ces conclusions, nombre de Fire Departments amerlocains - dont celui de Dallas - ont décidé de revenir aux traditionnels véhicules rouges pour le plus grand bonheur des enfants, qui peuvent même célébrer leur anniversaire dans la caserne, mais oui !

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Camion de pompiers de Dallas (Texas) en 2008

Voilà pourquoi les Gilets jaunes devraient troquer leurs gilets contre des rouges, couleur de la révolte. Mais évidemment, puisque tout est symbole, cela signifierait ipso facto un alignement à gauche. Or les Gilets jaunes ne veulent pas être politisés…

jeudi 31 janvier 2019

La grande scélérate d’Hokusai

Tout le monde connaît La Grande Vague d’Hokusai, magnifique écrin bleu et blanc bénéficiant d’un micro-climat au creux duquel s’abrite le mont Fuji, entre tradition et modernité. Tout a été dit, répété mille et une fois. Et pourtant la voilà qui refait parler d’elle ces temps-ci de deux manières fort différentes : par une image sans grand intérêt qui se balade sur les rézôsociô, et par deux articles peut-être importants publiés par Le Figaro le 24 janvier, et L’Usine nouvelle le 31 du même mois.

L’image d’abord. Parue sur Instagram, elle représente la fameuse vague charriant divers emballages de marques diverses, McDo, Coca, etc. :

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Ce montage, signé Weisstub, n’est pas vraiment une première. Plusieurs fois par le passé furent associées la malbouffe, la pollution des mers et La Vague d’Hokusai. En mai 2012, par exemple, l’artiste japonaise Tomoko Nagao avait produit cette vague charriant des frites McDo, des burgers, des soupes de nouilles et autres produits soi-disant comestibles, sans compter des Hello Kitty qu’il convient de mâcher longuement avant ingestion, à consommer avec modération :

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Le 8 juin 2018, à Londres et à l’occasion du World Ocean Day, la marque de bière Corona parraina une installation créée par Andy Billett nous montrant l’acteur Chris Hemsworth qui surfe sur une Vague d’Hokusai constituée d’emballages en plastique :

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Cette installation, qu’on pourrait intituler La Vague dénonçant la pollution mais au service de la bibine, fut reproduite à Santiago, Bogota, Saint-Domingue, Melbourne et Lima.

Il existe d’autres images de ce genre. On n’en aurait peut-être jamais parlé dans cette Boîboîte si Le Figaro et L’Usine nouvelle n’avaient pas publié, les 24 et 31 janvier derniers, de très intéressants articles à propos de La Vague d’Hokusai. Avant de nous pencher dessus, petit rappel historico-artistique concernant ladite Vague, ou plus précisément La Grande Vague au large de Kanagawa. Cette gravure sur bois est la première du recueil intitulé les Trente-six vues du mont Fuji, publié en 1831 :

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Au loin se dresse le mont Fuji. Derrière lui, le rideau de brume suggère le petit matin. Au-dessus, dans le ciel, un énorme cumulonimbus semble nous dire que nous assistons à une scène d’orage où le vent souffle mais où la pluie ne tombe pas encore :

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L’image se lit, comme toute image japonaise, de droite à gauche. Trois longues barques d’une douzaine de mètres naviguent sur les flots dans le golfe d’Edo. Leurs proues sont dirigées vers la gauche. À bord de chacune d’elles, huit pêcheurs qui ont vendu leurs poissons au marché de la capitale et qui s’en retournent maintenant à Kanagawa. Ils rament, dans un bel ensemble. À l’avant de chaque barque se tiennent deux autres hommes :

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Au-dessus d’eux, une vague se dresse. Son écume ressemble à des griffes d’animal fantastique, prêtes à emporter les pêcheurs :

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En bas, une autre vague beaucoup plus petite rappelle la forme du Fuji enneigé :

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Les masses d’eau et de ciel sont égales et symétriques, forment une sorte de Yin et de Yang en une alliance de jaune pâle et de bleu de Prusse, couleur récemment importée au Japon qui connut à l’époque un très vif succès chez les producteurs d’estampes :

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Des pêcheurs rentrent chez eux ; une vague va bientôt leur tomber sur le coin de la bobine, brrrr ! Mais ils ne semblent pas vraiment effrayés, et l’image dans son entièreté inspire plutôt le calme, la tranquillité. Ils vont tranquillement affronter une vague, qui leur est peut-être familière.

On a tout dit à son propos : on la prétendit tsunami, vague scélérate, on la qualifia au contraire de vague ordinairement produite en ce lieu ou encore de monstre marin entièrement né de l’imagination d’Hokusai. Aujourd’hui, l’une de ces hypothèses semble se confirmer. C’est du moins ce que nous claironne la presse française et étrangère, toujours avide de scoupes propres à déclencher l’émotion de Paris à Paramaribo. On y apprend en effet que les laboratoires des universités d’Édimbourg, d’Oxford et de West Australia, qui travaillent sur les conditions de production des vagues scélérates, sont parvenus à déterminer qu’elles se formaient quand deux champs de vagues se percutaient en un angle de 120 degrés environ. Et ils en ont reproduit une qui, étonnamment, est en tous points identiques à celle d’Hokusai. Qu’on en juge :

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La vague en question est celle de la 4e image

Pour plus de détails, les féru(e)s de science aquatique se référeront à l’étude publiée le 11 décembre 2018 dans le Journal of Fluid Mechanics de l’université de Cambridge qui s’intitule poétiquement Laboratory recreation of the Draupner wave and the role of breaking in crossing seas.

La Vague d’Hokusai serait donc une vague scélérate, une de ces très redoutables vagues dont la hauteur est plus de deux fois supérieure à la hauteur des vagues moyennes. L’hypothèse est séduisante, tant les images proposées par les chercheurs semblent identiques. Modérons toutefois notre enthousiasme ! S’il est vrai que l’université d’Oxford a évoqué La Vague d’Hokusai dans une vidéo (consultable sur les pages du Figaro et de L’Usine nouvelle, cette référence ne figure dans aucune des pages de l’étude publiée par le Journal of Fluid Mechanics. Il semblerait donc que nous soyons là devant une opération à caractère promotionnel dont le but est de conférer de la visibilité aux résultats d’une recherche très pointue. On peut également se demander si cette production de vague à la manière d’Hokusai est reproductible. Et l’on peut enfin se poser la question de savoir si Hokusai a contemplé un tel phénomène, ou bien si sa célèbre estampe est l’unique fruit de son imagination. Les différentes images de vagues produites avant La Grande Vague au large de Kanagawa, qui nous montrent la lente évolution d’une idée, tendraient à prouver que la seconde hypothèse est la bonne. Peut-être.

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Avec l’écume de la vague qui devient oiseau, et inversement proportionnel

dimanche 27 janvier 2019

La paille et la poutre au fastefoude

Une chaîne de restauration rapide canadienne nommée A&W vient de faire parler d’elle en annonçant qu’elle allait abandonner l’usage des pailles en plastique dans ses 950 fastefoudes, pour les remplacer par des pailles en carton. Afin que cela se sache, elle a fait réaliser une espèce de sculpture en pailles qui dit Change is good. L’objet, long de dix mètres, a été installé devant la gare de Toronto :

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Ce Change is good, écrit en mots géants et posé dans l’espace public, peut évoquer au moins deux choses. La phrase, d’abord. Elle fait très probablement référence au « Greed is good » prononcé par Gordon Gekko (Michael Douglas) dans Wall Street d’Oliver Stone, sorti en 1987. Petit rappel des faits : Gordon Gekko s’exprime devant l’assemblée des petits actionnaires d’une entreprise de papeterie, dont il va prendre le contrôle. C’est au cours de ce long plaidoyer qu’il affirme que « Greed is good », que l’avidité, c’est bien. Cette sentence s’inspire d’une véritable déclaration tenue en 1986 par le trader Ivan Boesky, dont les termes exacts étaient : « Greed is all right. » Gekko transforme la phrase, et développe en quatre points ce qu’est cette bonne cupidité : « Greed for life, greed for money, greed for love, greed for knowledge » (La soif de vie, la soif d’argent, la soif d’amour, la soif de connaissance).

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Quatre points qui viennent détrôner les quatre libertés fondamentales, piliers du Four Freedoms Speech prononcé par le Président Roosevelt en 1941 : « Freedom of speech, freedom of worship, freedom from want, freedom from fear » (Liberté d’expression, liberté de culte, liberté de ne pas vivre dans le besoin, liberté de ne pas vivre dans la peur). Nous sommes un peu loin du Change is good des fastefoudes A&W, pensez-vous. Pas tant que ça. Car ce « Greed is good » est extrêmement célèbre outre-Atlantique, de part et d’autre de la frontière USA-Canada.

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La phrase géante installée devant la gare de Toronto rappelle une autre création étasunienne, le Love de Robert Indiana dont la première version sculptée se dresse au coin de la 55e Rue Ouest et de la 6e Avenue à New York :

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Photo © Liliane Fawzy

Le Love d’Indiana fut d’abord créé en 1964 afin d’illustrer une carte de vœux de Noël commandée par le Museum Of Modern Art de New York. L’image fut ensuite imprimée, en 1966, en de multiples tirages sérigraphiés (elle fut ultérieurement déclinée en diverses associations de couleurs) :

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Puis Indiana en fit une sculpture en plusieurs exemplaires. La première, ci-dessus, date de 1970. En 1973, son Love devint un timbre…

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… et en 2011 Google s’en inspira pour un doodle paru le jour de la Saint-Valentin :

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Il existe, dans le monde, une soixantaine de sculptures Love (voir la liste par là). Le Canada en compte trois : une à Montréal, une à Vancouver et une à Hamilton dans l’Ontario. Tout ça pour dire qu’il n’est pas abusif de penser au « Greed is good » de Gordon Gekko et au Love de Robert Indiana quand on voit cette opération publicitaire orchestrée par les fastefoudes canadiens A&W, qui affirment abandonner l’usage des pailles en plastique.

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Mais qu’en est-il de la poutre, celle du titre de ce billet ? La poutre, c’est le capuchon des gobelets qui demeure en plastique. Oups ! La boulette !

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jeudi 24 janvier 2019

Dégonfler l’outre trumpienne

La BBC nous apprend que deux photos diffusées sur les résôsociô par l’équipe du Président des États-Unis ont été retouchées en vue d’amincir la silhouette de l’outre trumpienne. Voici les objets du délit, dans leur version post-photoboutique d’abord :

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Dans les versions originelles pré-photoboutique ensuite :

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Difficile de voir les différences, hein ! De là à se demander en quoi ces retouches sont utiles, il n’y a pas loin. Mais posons ci-dessous les deux versions de la première image, et observons-les entrequatzyeux (cliquez sur la chose pour l’agrandir) :

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1 et 6. L’index de la main droite a été allongé, l’index et le majeur de la gauche l’ont également été, l’index en outre est maintenant tendu (allusion, dixit la BBC, aux doigts courts de Trump qui signifieraient selon certains que son sexe l’est tout autant ! )

2 et 4. La manche du bras droit a été considérablement amincie.

3. Le cou a été raboté à gauche, à droite (notez également l’épaisseur différente des cheveux) ; en bas, la cravate a été remontée.

5 et 7. Le pantalon a été descendu, l’entrejambes relevée, la courbe extérieure de la jambe droite rendue convexe.

Ajoutons à cela la courbe différente du pan de veste droit : de concave à gauche, il est également devenu convexe à droite dans le but d’amincir, encore une fois. Terminons en signalant le léger éclaircissement général qui a tendance à gommer les rides du visage.

Passons maintenant à la seconde image, beaucoup moins retouchée :

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1. Le ventre, à droite, bénéficie d’une ombre amincissante, dix kilos envolés !

2. Le cou est également aminci grâce au remontage forcé de la cravate.

3. L’intérieur de la porte de l’avion a été nettoyé : l’emblème des États-Unis a notamment été effacé, pour donner plus de lisibilité au personnage.

Et là aussi, le personnage a été entièrement éclairci pour gommer légèrement les rides, et les plis de la chemise.

Gageons qu’on découvrira bientôt d’autres photos retouchées, comme l’avait probablement été ce portrait officiel de la régulière de l’outre, qui fut publié en 2017 peu après l’accession au pouvoir. Un visage lisse de chez lisse tendance Barbie, pour un peu on aurait dit celui de Carla Bruni ! Visage officiel/Visage réel de la trumpette, la même année :

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À droite, photo © Saul Loeb prise le 5 avril 2017

Bah ! Tout ça n’est guère nouveau. Voici, par exemple, deux versions d’une photo de Mao prise en 1936 par le photographe Edgar Snow qui insista pour qu’il porte une casquette militaire, ce que Mao fit à son corps défendant. Sur la première, l’homme a les traits durcis, il semble fatigué. Sur la seconde, le visage est lisse, le regard est empreint d’une détermination sans faille. Dans Le commissariat aux archives, Alain Jaubert nous remet dans le contexte : « Des années plus tard, les illustrateurs s’empareront de cette photographie (déjà truquée dans sa genèse même !) et en feront une des principales images pieuses du culte maoïste » :

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Et c’est ainsi qu’on se retrouve avec une poupée de cire adulée. On retoucha aussi beaucoup en Union soviétique, évidemment. Voici, toujours extrait du Commissariat aux archives d’Alain Jaubert, une photo officielle de Brejnev telle qu’elle circulait en 1980 :

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« C’est bien à un Brejnev de 1980 qu’on veut nous faire croire puisque la photographie est précisément datée : on a pris soin, en effet, d’accrocher au côté droit de la veste du personnage la médaille d’or de la paix Joliot-Curie qui lui a été décernée en 1975, et la médaille du Prix Lénine de littérature qui vient de lui être donnée en mars 1979. » Sauf que la vraie bobine de Brejnev en 1980, c’était celle-là :

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Photo © Arnaud de Wildenberg / Gamma, Paris

Dans le cas de Brejnev la retouche s’imposait, pas question d’infliger la vision de ce visage bouffi aux masses populaires qui auraient pu se démoraliser devant une bobine flasque façon courgette avariée ! Dans celui de Trump, le gommage photoboutiquier semble un tantinet superflu tant les modifications apportés sont minimes, quasiment subliminales. Dans ces conditions, quel œil a-t-on voulu flatter ? Celui du red neck réélecteur, ou celui de l’outre trumpienne ?

lundi 21 janvier 2019

La Liberté Bonux guidant les Gilets jaunes

Une fresque longue de neuf mètres s’inspirant de La Liberté guidant le peuple de Delacroix a récemment été peinte sur un mur de la rue d’Aubervilliers à Paris XVIIIe par un certain PBoy, Pascal Boyart dans le civil :

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Photo issue du site Golem13

Ce n’est pas la première fois que La Liberté de Delacroix est détournée, loin s’en faut. Cette œuvre est, en effet, probablement la troisième peinturlure la plus parodiée, la plus récupérée après La Joconde et American Gothic de Grant Wood. Il serait donc vain de tenter une recension, même parcellaire. Aussi contentons-nous de mentionner six citations ou références à caractère politique, avant de revenir à la fresque ci-dessus.

La Liberté de Delacroix par le PC/Front de gauche (on remarquera le portrait du Che tatoué sur le sein gauche de la Liberté) :

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Par le FN :

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Par un dessinateur de presse allemand, Oliver Schopf,  illustrant l’hyper-médiatisation du Printemps arabe égyptien :

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Par l’hebdomadaire Marianne qui en a fait son logo (avec ici une autre citation incluse telle une poupée russe, une photo de Jean-Pierre Rey datée du 13 mai 1968) :

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La Marianne de Mai 68

Photo © Jean-Pierre Rey

Durant les manifestations qui se tinrent en juin 2013 sur la place Taksim à Istanbul :

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Photo © Ertugrul Ismet Örs

Jetons maintenant un œil sur la peinturlure originale réalisée par Delacroix, puis sur la fresque de la rue d’Aubervilliers :

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L’observateur(trice) attentif(ve) aura remarqué un léger-détail-qui-tue et marque l’essentielle différence entre les deux œuvres. Les gilets jaunes ? Les masques ? L’Arc de Triomphe remplaçant la cathédrale Notre-Dame ? L’inutile cocarde ajoutée au bonnet phrygien de la fresque ? Que nenni. Le léger-détail-qui-tue, c’est le petit haut blanc porté par la demoiselle Liberté de la fresque, un petit haut blanc de blanc comme s’il avait été lavé avec Bonux qui lave si blanc qu’on voit la différence :

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Mais pourquoi donc ? se demandera l’observateur(trice) attentif(ve). Pour éviter les foudres de la censure pratiquée par les réseaux sociaux, répondra l’analyste (finaud). Puisqu’on le sait, le moindre bout de téton est irrémédiablement banni des Facebook, Instagram et autres machins du même métal. Dans ces conditions, comment l’auteur de cette fresque peut-il assurer la publicité de son travail ? En pratiquant l’auto-censure. En rentrant sagement dans le rang, en revêtant sa demoiselle Liberté d’un petit haut blanc de blanc lavé avec Bonux (mais pourquoi Bonux et pas Ariel ou Persil ? Patience…). On voit par là qu’une œuvre censée être un hommage, un soutien aux Gilets jaunes, peut n’être en définitive qu’une image gentillette voire aseptisée d’où est exclue toute pensée de révolte.

Une image gentillette, vraiment ? Pas tout à fait, en vérité. Car dans cette fresque était dissimulée une “clé privée” permettant de débloquer 1 000 euros en Bitcoins. Et ça, c’était le cadeau Bonux. Le petit joujou en plastique que le fabricant de lessive glissait dans ses paquets pour que les enfants enjoignent leur maman à acheter cette marque de lessive et pas Ariel ou Persil anti-redéposition.

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Photo issue du site Golem13

Voici ce qu’en dit l’auteur de la fresque sur son compte Instagram :

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C’est un expert en sécurité informatique, nous révèle Le Parisien, qui a gagné le gros lot en passant une lampe à lumière noire sur la peinturlure. Heureux homme !

Comment annihiler la révolte ? En tirant sur les manifestants ? Certes oui, mais pas seulement. En transformant aussi ladite révolte en produit de consommation. En opérant la marchandisation de l’insurrection, en distribuant des cadeaux Bonux. Car le capitalisme récupère tout, et PBoy est l’un de ses plus fidèles serviteurs.

vendredi 18 janvier 2019

Portrait d'un mafioso présumé

La couverture du Monde Magazine à paraître ce samedi 19 janvier 2019 nous donne à voir un portrait en noir et blanc de Benjamin Griveaux, porte-parole de l’actuel gouvernement :

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Photo Simone Perolari

Comment ne pas penser à un portrait de mafieux ? Je vais vous faire une offre que vous ne pourrez pas refuser, celle d’une analyse expresse de cette image en trois points.

La scène

Elle évoque immédiatement une tralée de photos de truands amerlocains confortablement assis à l’arrière de leur Buick ou Cadillac. Citons pour exemple Lucky Luciano, Mickey Cohen et Vito Genovese.

Ici, Lucky Luciano - l’un des cinq parrains de la Cosa Nostra new-yorkaise - arrive à Naples en 1946 après avoir été extradé des États-Unis. On notera la position de la main, tout à fait similaire :

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Voici maintenant Mickey Cohen, truand notoire de la côte ouest qui vient d’essuyer plusieurs tentatives d’assassinat. Il rejoint Chicago en août 1950 d’où il se fait chasser fissa par la police, de peur qu’il ne se fasse trouer la peau au cœur de la Windy City :

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Terminons cette série de portraits automobilo-mafieux avec celui de Vito Genovese, adversaire déclaré de Lucky Luciano. Nous sommes en janvier 1950, il vient tout juste d’être libéré après avoir versé une caution de 50 000 dollars : 

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Le visage

Le portrait de Benjamin Griveaux est en noir et blanc. L’image, assez fortement contrastée, met en relief les inégalités de sa peau ; les taches, les plis, les cicatrices :

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On n’est pas loin du mugshot, du portrait d’identité judiciaire. Ci-dessous, ceux d’Al Capone à Alcatraz en 1931 (on remarquera les cicatrices du Balafré, Scarface, sur la photo de droite) et de son homologue new-yorkais Lucky Luciano en 1931 itou :

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Les couleurs

Si la photographie en couverture de ce magazine du Monde est en noir et blanc, la typographie est jaune d’or. Pourquoi pas rouge, ou vert, ou violet ?

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Parce qu’en France, l’atmosphère Coups-de-flingue-dans-des-zimpasses-zhumides-zé-obscures est liée au jaune d’or associé au noir, couleurs de la trahison et de la mort. Oui mais zencore ? À cause de la maquette des romans de la Série noire de Gallimard, qui arborent depuis des siècles ces deux couleurs :

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Depuis des siècles, et plus exactement depuis 1945 grâce à Jacques Duhamel. Voici ce qu’il écrivait en 1948 pour présenter ladite collection, qui doit son titre à Jacques Prévert :

« Que le lecteur non prévenu se méfie : les volumes de la Série Noire ne peuvent pas sans danger être mis entre toutes les mains. L’amateur d’énigmes à la Sherlock Holmes n’y trouvera pas souvent son compte. L’optimiste systématique non plus. L’immoralité admise en général dans ce genre d’ouvrages uniquement pour servir de repoussoir à la moralité conventionnelle, y est chez elle tout autant que les beaux sentiments, voire de l’amoralité tout court. L’esprit en est rarement conformiste. On y voit des policiers plus corrompus que les malfaiteurs qu’ils poursuivent. Le détective sympathique ne résout pas toujours le mystère. Parfois il n’y a pas de mystère. Et quelquefois même, pas de détective du tout. Mais alors ?… Alors il reste de l’action, de l’angoisse, de la violence - sous toutes ses formes et particulièrement les plus honnies - du tabassage et du massacre. Comme dans les bons films, les états d’âmes se traduisent par des gestes, et les lecteurs friands de littérature introspective devront se livrer à la gymnastique inverse. Il y a aussi de l’amour - préférablement bestial - de la passion désordonnée, de la haine sans merci. Bref, notre but est fort simple : vous empêcher de dormir. »

En novembre 2011, Le Nouvel Observateur avait utilisé par deux fois le couple jaune-noir pour illustrer des couvertures se rapportant à l’affaire DSK :

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Aujourd’hui c’est Benjamin Griveaux, ex-socialiste reconverti dans la Macronie, qui a droit à cette association soufrée et à un portrait photographique l’assimilant à un membre de la pègre. « Après des débuts en demi-teinte au PS, nous dit Le Monde dans son chapô introductif, celui que ses détracteurs jugent arrogant et cynique rêve de conquérir la Mairie de Paris l’an prochain. Quitte à se faire quelques ennemis supplémentaires. » Encore un qui va avoir besoin d’un porte-flingue…

mercredi 16 janvier 2019

Les fucking burgers du shutdown

Lundi dernier, Trump a reçu à la Maison Blanche les Tigers de Clemson, vainqueurs du championnat universitaire de foutbol amerlocain. Au menu, un buffet composé de chicken nuggets, hamburgers, pizzas, frites et autres joyeusetés hypocaloriques. « Nous avons commandé du fastefoude américain et c’est moi qui paye. » « C’est à cause du shutdown, comme vous le savez… Beaucoup de hamburgers, de pizzas, je pense qu’ils vont préférer ça à tout ce que nous aurions pu leur offrir », a déclaré le Président. Les joueurs n’ont pas tous compris le mot shutdown, mais ils ont dévalisé le buffet dont la note s’élèverait à environ 2 900 dollars.

Que dire devant cette photo quasiment surréaliste ? Un empilement de boîtes en carton graisseuses garnies de malbouffe, un Président fier de lui, et un Lincoln accroché au mur que se demande : « Filet-O-Fish, ou Quarter Pounder ? »

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Pour un peu, on se croirait dans une photo d’Andreas Gursky :

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99 Cent par Andreas Gursky, 1999

Et ce gros plan…

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… n’est pas loin des multiples étalages de gâteaux peints par Wayne Thiebaud :

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Le Washington Post, lui, rapproche la première photo des scènes de banquet filmés par Sofia Coppola dans Marie Antoinette :

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Au-delà de ces évocations picturales parfois un tantinet gratuites, penchons-nous sur le double discours que tient cette photo. Une image centrée dont les lignes de fuite convergent vers Trump tout sourire, fier comme un vendeur de ménagères de couverts en inox sur le marché d’Argenteuil :

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Car en vérité, c’est lui le sujet principal, le centre d’intérêt de l’image. Comme toujours. Avec cette éternelle cravate rouge, piège pour les yeux. L’homme est planté dans un décor luxueux, classique. À gauche et à droite, une paire de chandeliers dorés baroques encadrant la bouffe fastefoudienne. « La Maison Blanche, terre de contraste entre tradition et modernité », pourrait-on dire. Ou plutôt, « Quand le populo prend enfin possession de l’univers feutré des WASP » (White Anglo Saxon Protestant). Comme si Trump, qui assure à qui veut l’entendre que les hamburgers sont sa nourriture préférée, était issu du prolétariat. Comme si la classe ouvrière pouvait, par son entremise, se vautrer dans des fauteuils simili-Louis XVI tout en buvant de la Budweiser au goulot.

Dans le même temps, cette image est assortie d’un second discours en totale contradiction avec le précédent : si Trump a proposé du fastefoude à cette équipe d’étudiants sportifs, c’est parce qu’il n’avait pas les moyens de faire autrement. À cause du shutdown qui, a précisé son attachée de presse Sarah Sanders, a mis au chômage les cuisiniers de la Maison Blanche ordinairement chargés de préparer ce buffet. Autrement dit, si ces fucking Démocrates ne bloquaient pas la construction du mur à la fucking frontière mexicaine, il n’y aurait pas de fucking fonctionnaires fédéraux contraints de rester chez eux et on aurait pu servir les traditionnels petits fours et canapés à la place de cette fucking bouftance de pauvre. « Allez, servez-vous, c’est moi qui régale, et fuck le cholestérol ! »

lundi 14 janvier 2019

Freud, la nièce et la mitraillette

Cette affiche photographiée dans le métro parisien, qui fait la réclame pour une exposition consacrée à Sigmund Freud, est agrémentée d’un aimable graffiti :

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Gros plan dudit graffiti qui dit : « Donc cette fameuse Justine est celle que vous appelez votre nièce. Intéressant. »

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Justine. Celle des Malheurs de la vertu de Sade ? Ou bien la “nièce” du cinéma américain des années 50, celle qu’on baptisait ainsi à cette époque faute de pouvoir la nommer maîtresse, gigolette ou encore deuxième bureau. Car en ces temps où régnait le joyeux Code Hays, il était interdit aux cinéastes d’appeler un chat un chat, et encore plus de le montrer (voir par là le chapitre concernant la représentation de la sexualité telle que définie par ce fameux code de censure).

La plus célèbre des nièces du grand écran étasunien est sans conteste Angela Phinlay (Marilyn Monroe), dans Asphalt Jungle (Quand la ville dort), de John Huston (1950) :

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Photogramme issu de la première scène dans laquelle apparaît la nièce

Son brave tonton, Alonzo Emerich, est incarné par Lois Calhern :

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Photo à caractère publicitaire pour la promotion du film

Le Code Hays entendait dresser la liste de tout ce qui était contraire aux bonnes mœurs et par conséquent ne devait pas figurer à l’écran. Cette affiche ironique illustre quelques-uns de ces interdits :

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Tu ne montreras point :
1. la loi mise en échec
2. des entrejambes
3. de la lingerie de dentelle
4. de cadavre
5. de drogue
6. de consommation d’alcool
7. de seins nus 
8. de jeu d’argent
9. l’acte de pointer une arme
10. de mitraillettes

Pas de mitraillette non plus ? Bah ! Tant qu’on peut afficher la nièce en train de rouler un patin à tonton, tout va bien !

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samedi 12 janvier 2019

La vue va de soi

En couverture du supplément Scènes d’hiver de Libération paru le vendredi 11 janvier, cette photo d’un acteur aux yeux bandés. Pourquoi cet interprète de la toute nouvelle création de Falk Richter a-t-il les yeux bandés ? Aveugle volontaire ? Aveugle malgré lui ? Aveugle qui s’ignore ?

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La vue va de soi. Comme la vie devant soi. Et pourtant, nombreux sont les personnages qui ont les yeux bandés, ou qui les ferment volontairement sans aller jusqu’à les recouvrir. En ce moment sur Netflix, ce film à la une : Bird Box de Susanne Bier avec Sandra Bullock, Trevante Rhodes et John Malkovich. L’argument est le suivant : un virus venu d’on ne sait où pousse les gens au suicide ; le seul moyen de s’en préserver consiste à fermer les yeux, à les recouvrir d’un bandeau. Le film cartonne, des millions de vues.

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La vue va de soi, mais elle peut être source de bien des soucis. Le pêcheur nord-coréen d’Entre deux rives, magnifique film de Kim Ki-duk sorti en 2016, décide de fermer les yeux quand il se retrouve bien malgré lui à Séoul, en Corée du sud. Il les ferme parce que moins il verra les atours du frère ennemi, moins il aura à raconter quand il aura regagné la mère patrie, moins long sera son calvaire.

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La vue va de soi, et les yeux idem. Jusqu’au moment où leur couleur peut être source de troubles. Dans Azur et Asmar de Michel Ocelot (2006), Azur se rend au pays de l’autre côté de la mer où l’on craint par-dessus tout la malédiction des yeux bleus. Aussi marche-t-il les yeux fermés, avec pour guide un mendiant myope juché sur ses épaules. Azur aveugle volontaire, tel un saint Christophe au royaume des djinns.

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Si la vue va de soi, certains s’en retrouvent privés sans même le savoir. Il en est ainsi de la Synagogue (c’est-à-dire du peuple juif), dont la représentation féminine figure sur quelques tableaux et sur de nombreux porches d’églises et cathédrales. Au Moyen Âge fut conçu le dogme du Verus Israël selon lequel ledit peuple, qui n’avait pas reconnu en Jésus le Messie, était désormais frappé de cécité. C’est ainsi qu’on sculpta, sur les porches des églises, deux statues concurrentes : l’Église triomphante et la Synagogue vaincue. Laquelle a les yeux bandés (quand ils ne sont pas cachés par un serpent !), une lance brisée dans une main, les tables de La Loi qui lui échappent de l’autre, et parfois une couronne de guingois sur sa tête ou à ses pieds.

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L’Église triomphante et la Synagogue vaincue, cathédrale de Strasbourg

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La Synagogue vaincue, cathédrale Notre-Dame de Paris

La vue va de soi, mais elle peut être brouillée par les fausses certitudes. C’est ce que nous dit Jésus (encore lui, et on n’en a pas fini) dans l’une de ses paraboles concernant les Pharisiens : « Laissez-les : ce sont des aveugles qui conduisent des aveugles ; si un aveugle conduit un aveugle, ils tomberont tous deux dans une fosse. » La chose fut illustrée en 1568 par Pieter Bruegel l’Ancien, avec cette peinturlure qui ressemble un peu à une chronophotographie d’Eadweard Muybridge ou d’Étienne-Jules Marey :

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Chronophotographie d’Étienne-Jules Marey, vers 1880-1890

Si la vue va de soi, elle n’est pas indispensable aux prophètes. Ainsi, dans l’Évangile selon saint Luc (22, 63-65) : « Les hommes qui gardaient Jésus se moquaient de lui et le maltraitaient. Ils lui avaient voilé le visage, et ils l’interrogeaient : “Fais le prophète ! Qui est-ce qui t’a frappé ?” »

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Le Christ moqué par Matthias Grünewald, vers 1470-1480

On peut être aveugle de manière volontaire comme les héros de Bird Box et celui d’Entre deux rives qui se voilent la face pour se protéger ; comme Azur qui choisit la cécité pour protéger les autres d’une malédiction ; comme la Justice qui se veut être égale pour tous. On peut être aveugle qui s’ignore comme le peuple d’Israël qui refuse de voir le Christ tel un Messie. Ou encore être aveugle malgré soi, victime de la moquerie des autres.

On peut également être aveugle ou en passe de l’être, à cause d’un double glaucome. C’est ce que raconte Élisabeth Quin dans La Nuit se lève, qui vient tout juste de paraître aux éditions Grasset :

« La vue va de soi, jusqu’au jour où quelque chose se détraque dans ce petit cosmos conjonctif et moléculaire de sept grammes, objet parfait et miraculeux, nécessitant si peu d’entretien qu’on le néglige. »

Bande annonce de Blindness de Fernando Meirelles
avec Julianne Moore, Mark Ruffalo, Danny Glover (2004)

jeudi 3 janvier 2019

Two Billboards

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Towards Los Angeles par Dorothea Lange, 1937
Photo en noir et blanc de format 6x6.

Deux hommes, deux victimes de la Grande Dépression des années 30, deux Okies qui s’en vont rejoindre Los Angeles à pied. (Les Okies étaient au départ ces habitants de l’Oklahoma qui, à l’époque de la crise, prirent la route pour rejoindre la Californie ; ce surnom désigna bien vite tous ceux qui, chassés de chez eux, s’en allèrent vers l’ouest.)

Même si la situation de ces deux hommes est catastrophique (ils n’ont pour tout bien qu’une valise et un sac), elle n’est pas désespérée. Au bout de la route, la Californie telle un Eldorado où poussent des pommes d’or. Le ciel est haut, dégagé, la route large, nette et rectiligne file vers la destination rêvée à l’horizon. On pense aux dernières images de Charlot et de la Gamine (Paulette Goddard) prenant la route à la fin des Temps modernes, on pense à la fin de Honkytonk Man de Clint Eastwood qui commence en Oklahoma, pendant les années de crise également.

La publicité sur le panneau de type “billboard”, La prochaine fois essayez le train - Détendez-vous, prend évidemment un tour ironique dans ce contexte. Mais elle nous dit aussi qu’un futur est possible, qu’à l’instar des trains, la machine économique fonctionne toujours. Et que pourquoi pas, les deux hommes pourront en profiter un de ces jours. L’avenir n’est pas bouché, l’espoir est au bout de la route. Relax.

 

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U.S. 97 south of Klamath Falls, Oregon, July 21 par Stephen Shore, 1973
Photo en couleurs de format 20x25.

Un panneau publicitaire de type “billboard” le long d’une route déserte dont le texte a été recouvert, pratique habituelle au terme de la location d’un espace publicitaire qui, depuis, n’a pas été reloué. Que vendait cette réclame ? Mystère. Le panneau est au centre de l’image et, comme si cela ne suffisait pas, les nuages convergent vers lui. Ou plus précisément, vers le sommet de la montagne qui y est représentée.

Le ciel de l’affiche est du même bleu que le ciel derrière le panneau publicitaire. Pour un peu, on croirait que cette montagne fait partie du paysage. Sauf que non, ce n’est qu’un panneau qui nous bouche l’horizon, une illusion de paysage, un décor désespérément plat. La route en bas à gauche est coupée. Elle ne file vers aucun horizon, aucun avenir meilleur. On voudrait passer outre, traverser les champs, mais nous butons aussitôt contre un rideau d’herbes folles, des clôtures de bois et de métal, et pour finir un panneau en trompe-l’œil, terminus.

À première vue, la photo en couleurs de Stephen Shore est plus joyeuse, plus optimiste que celle en noir et blanc de Dorothea Lange. À mieux y regarder, c’est l’inverse. Celle de Dorothea Lange nous invite à l’espoir en des jours meilleurs. Celle de Shore est désespérément vide, l’avenir est bouché, le slogan publicitaire effacé semble nous dire qu’ici toute activité économique est absente, ici plus rien ne pousse sauf les herbes folles, le paysage idyllique n’est plus qu’une illusion, un vieux rêve oublié en contreplaqué.

lundi 31 décembre 2018

Les panneaux de la colère

Le 27 décembre dernier paraissait, sur le compte Instagram des Gilets jaunes, une courte vidéo montrant un panneau publicitaire en lettres jaunes sur fond noir qui disait : « 150 € de + par mois par policier et nous ? La matraque dans la gueule ? »

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Qui avait collé cette affiche sur un panneau sis à la Seyne-sur-Mer dans le Var ? Les Gilets jaunes ? Que nenni. Le responsable se dévoila bien vite, il s’appelle Michel-Ange Flori et dirige une entreprise possédant plusieurs centaines de panneaux publicitaires 4x3 dans le département. « Évidemment, pour ceux qui me connaissent un peu, je ne prends pas de commande pour ce type de “tweet”, je sors de ma zone de confort pour me saisir de l’actualité qu’il me paraît bon de commenter. Je ferai un post sur BFM en 4x3 dans les heures qui viennent. »

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L’homme, en effet, n’a pas apprécié que BFM ait un peu rapidement attribué la paternité de ce panneau aux Gilets jaunes. Vexé tel un pou, il a donc répliqué fissa avec une autre affiche proclamant : « Les syndicats de police et BFM vous souhaitent un bon enfumage 2019 » :

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Michel-Ange Flori n’en est pas à son coup d’essai. Le 21 novembre 2015, suite aux attentats du 13 novembre, il avait recouvert l’un de ses panneaux avec le texte suivant : « Monsieur le président changeons la loi. La mort pour les terroristes et leurs complices. » On voit par là que le sieur Flori fait dans la dentelle de Bruges, option macramé.

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Éloignons-nous de la Côte d’Azur et de ses parfums pas toujours agréables. En novembre 2017 sortait Three Billboards : Les Panneaux de la vengeance (Three Billboards Outside Ebbing, Missouri) de Martin McDonagh, avec la très merveilleuse Frances McDormand. L’action se passe dans la bonne ville d’Ebbing (Missouri) où la fille de Mildred Hayes a été violée puis assassinée. Sept mois plus tard l’enquête est au point mort et Mildred décide d’interpeller la police en louant trois panneaux publicitaires sur lesquels elle fait inscrire les phrases suivantes : « Raped while dying » (Violée pendant son agonie), « And still no arrests » (Et toujours aucune arrestation), « How come, chief Willoughby? » (Comment ça se fait, chef Willoughby ? ». Le film eut grand succès, et le principe des trois affiches sur fond rouge fut repris par plusieurs groupes de défense et autres ONG. Petite liste non exhaustive.

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Le 15 février 2018, l’association anglaise JusticeforGrenfell faisait circuler trois camionnettes parées de trois affiches ressemblant à celles de Three Billboards : Les Panneaux de la vengeance disant : « 71 morts », « Et toujours aucune arrestation ? », « Comment ça se fait ? » (en juin 2017, l’incendie de l’immeuble Grenfell à Londres fit soixante-et-onze morts et huit disparus) :

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Le lendemain 16 février 2018, l’ONG Avaaz faisait circuler à Miami trois camionnettes parées de trois affiches rouges idem disant : « Abattus à l’école », « Et toujours pas de contrôle des armes ? », « Comment ça se fait, Marco Rubio ? » (le 14 février, soit deux jours plus tôt, un tireur fou avait abattu dix-sept personnes dans un lycée de Floride ; Marco Rubio est le sénateur de cet État) :

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Le 28 février, l’artiste Sabo piratait des panneaux publicitaires plantés en la charmante localité de Hollywood en Californie, sur lesquels il tendit des toiles rubicondes évoquant encore une fois Three Billboards : Les Panneaux de la vengeance : « Et l’Oscar pour le plus grand pédophile est attribué à… », « On était tous au courant, mais toujours aucune arrestation », « Donnez des noms sur scène ou fermez vos putains de gueules ! » :

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On pourrait citer encore d’autres actions s’inspirant des affiches de Three Billboards : Les Panneaux de la vengeance. À l’université d’Édimbourg, en Belgique flamande, etc. En vérité, il s’agit plutôt de panneaux de la colère, dont la floraison n’est sûrement pas terminée. On se trouve là devant le même phénomène que celui des mouvements féministes reprenant le costume - également rouge - de The Handmaid’s Tale (La Servante écarlate). Lire à ce propos cet article récapitulatif du très excellent Guardian : How The Handmaid’s Tale dressed protests across the world.

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Manifestation contre le vice-résident des USA Mike Pence à Philadelphie, le 23 juillet dernier.
Capture d’écran réalisée sur le site du Guardian. Photo : Matt Rourke/AFP

Cela dit, le fait de reconvertir des panneaux publicitaires en supports de revendications ou en adresses aux puissants ne date pas de la sortie du film. En novembre 2018, l’association de protection des animaux PeTA recouvrait, à San José en Californie, un billboard de ce délicieux message à déguster avec une pointe de fleur de sel : « Regardez les choses en face : vous ne pouvez pas vous prétendre féministe et continuer de manger des œufs. Les œufs et les produits laitiers résultent de la maltraitance de femelles. » :

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Quelques mois plus tôt, en mars 2017, l’artiste californienne Karen Fiorito installait cette image sur un immense panneau publicitaire sis à Phoenix (Arizona) :

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Un portrait de Trump avec un petit drapeau russe à son revers gauche, entouré par deux champignons atomiques et deux signes $ dans une typographie faisant écho à la croix gammée (le champignon en forme de tête de clown et le dollar nazi ont été “empruntés” à d’autres artistes, Thomas Mangold et Hugh Gran). Au dos de ce panneau, une autre affiche appelant à l’unité avec ledit mot en langue des signes :

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Cette installation fut commandée par la galerie La Melgosa, propriétaire dudit panneau. Les deux affiches devraient rester en place pendant toute la durée du mandat de Trump. Karen Fiorito n’en est pas, elle non plus, à son coup d’essai, puisqu’elle a investi pas moins de six panneaux depuis 2004 :

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On peut remonter un peu plus loin dans le temps ! En 1989, les Guerrilla Girls concevaient une affiche de type billboard à fond jaune, avec une typographie noire et un bord noir épais (celle de Three Billboards, rappelons-le, a un fond rouge avec une typographie noire et un bord noir épais itou. « Les femmes doivent-elles être nues pour entrer au Metropolitan Museum ? Moins de 5% des artistes dans les salles d’Art moderne sont des femmes, alors que 85% des nus sont féminins », clament les Guerrilla Girls. L’affiche, dont l’image reprend le corps de l’Odalisque d’Ingres sur la tête de laquelle est posé un masque de King Kong, fut apposée sur le flanc des bus new-yorkais :

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En 2009, l’affiche traduite se retrouva sur les bus parisiens :

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Vingt-trois ans après l’affiche initiale, en 2012, les Guerrilla Girls se rendirent compte que les choses demeuraient à peu près inchangées puisque seulement 4% des artistes exposés au Museum of Modern Art de New York et dans les salles d’Art moderne du Metropolitan étaient des femmes, alors que 76% étaient des nus féminins. Dès lors, on peut se questionner sur l’utilité d’un affichage, fût-il itinérant ou de taille immense.

Le panneau publicitaire servit d’abord à afficher des réclames. Il se para ensuite d’une deuxième fonction, celle de sujet pour les peintres et les photographes. Profitons-en pour admirer en vitesse deux des plus célèbres photos de billboards, prises à quarante ans d’écart par Dorothea Lange et Stephen Shore :

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Towards Los Angeles par Dorothea Lange, 1937

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U.S. 97, south of Klamath Falls, Oregon par Stephen Shore, juillet 1973

De nos jours, le panneau publicitaire et sa complice l’affiche sont également devenus instruments de la contestation. Comme si l’affiche avait prouvé de manière indubitable qu’elle était capable de convaincre sa cible et que par conséquent, les protestataires pouvaient l’utiliser à leur bénéfice. Rien n’est moins certain. On se souvient de certaines images sans se souvenir forcément de la marque vantée, aucune étude n’a jamais démontré le pouvoir d’une campagne publicitaire sur les intentions d’achat. Et si l’affiche ne servait qu’à être lacérée, comme nous le montre depuis des lustres Jacques Villeglé ?

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Lille, rue Littré par Jacques Villeglé, février 2000
Affiches lacérées marouflées sur toile

 

vendredi 21 décembre 2018

Manifeste désespéré pour un renouveau des affiches de cinoche tartalacrème - 2

Il avait été question, dans le billet précédent, des affiches de films qui se ressemblent toutes. Est-il possible d’en concevoir d’autres, différentes de la production habituelle ? Certes ouiche ! On en voit parfois - rarement - au fronton des cinémas, il s’agit souvent de productions indépendantes. Les gros distributeurs pourraient en prendre de la graine sans sacrifier leurs objectifs à tendance hautement capitalistique, joindre ce qui leur est utile à ce qui nous est agréable. Aussi, tentons de dégager quelques pistes à grands coups de machette dans la jungle des graphistes avant de constater que ce n’est pas si simple, et voyons comment les producteurs-distributeurs ont cyniquement résolu le problème bien avant qu’on vienne leur donner des leçons du haut de notre chaire de blogueur de la faculté des internettes mondiaux de l’électronique.

L’affiche de cinéma revisitée, donc, remonte à la plus haute Antiquité ou presque, disons aux environs de 2008. Tout commença par-ci par-là sur le ouèbe avec des affiches d’allure le plus souvent minimaliste. En 2010, un blogueur australien du nom de Caelin entreprit sur Tumblr une première recension de ces affiches. La chose se propagea ensuite sur Flicker, Deviant Art, etc. Si certaines de ces affiches sont en tous points réussies, d’autres sont compréhensibles seulement par ceux qui ont déjà vu le film, et ne montrent pas forcément l’élément saillant de l’histoire. Exemples avec Reservoir Dogs, A Clockwork Orange, The Shining, Full Metal Jacket, The Help :

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Affiches de Sam Mankiewicz, Nrirureta, Jamie Bolton, Hunter Langston

D’autres nous dévoilent la fin du film (Achtung ! Spoilage !) : The Usual Suspects avec les pas de Keyser Söze, The Truman Show avec l’escalier menant à la sortie, The Shining avec le texte dactylographié lisible (l’affiche en gros plan par là) :

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Affiches de Mattt Owen et Eder Rengifo

D’autres encore ne sont que des reprises du style de Saul Bass, l’inventeur de l’affiche minimaliste : Arrested Development, Night of The Living Dead, Rocky, mais on pourrait en citer des dizaines d’autres :

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Affiches de William Henry, Mark Welser, Olly Moss

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Trois affiches de Saul Bass

Ou bien elles sont tellement mini-mini-minimalistes qu’on dirait des pictogrammes d’aéroport désignant les douches publiques, l’Escalator le plus proche ou la terrasse avec point de vue imprenable :

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Affiches d’Arden Avett pour Psycho, Brokeback Mountain et Rear Window

On voit par là que les affiches minimalistes ne sont pas forcément une bonne idée pour vendre des films. Cela ne veut pas dire pour autant qu’il faut laisser le champ libre aux affiches-qui-se-ressemblent-toutes. Il existe un moyen terme, et c’est l’affiche réaliste sortant des sentiers battus. Petit catalogue non exhaustif entièrement subjectif :

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Nikita Kaun pour The Neon Demon

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Alexey Kot pour Rogue One - A Star Wars Story

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Alexey Kot pour Aviator

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Flore Maquin pour Pulp Fiction

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Flore Maquin pour The Birds

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Flore Maquin pour Scream

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Laurent Durieux pour The Godfather - part II

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Laurent Durieux pour King Kong

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Laurent Durieux pour Rear Window
avec quasiment un spoilage dedans mais on lui pardonne

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Laurent Durieux pour The Graduate
avec citation du Bigger Splash de David Hockney :

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Si l’aspect majoritairement et délicieusement rétro de ces affiches alternatives n’est pas la seule voie à explorer, admettons qu’elles sont beaucoup plus attirantes que les affiches minimalistes. Beaucoup plus commerciales, donc. Les boîtes de production et de distribution ont bien compris qu’il y avait là un filon à creuser. En 2014, un site canadien de vente d’affiches et de ticheurtes nommé Skuzzles passa un partenariat avec la MGM et 20th Century Fox dans le but de faire redessiner les affiches de treize films d’horreur célèbres, et de vendre à l’occasion d’Halloween les DVD et Blu-Ray de ces bobines parés desdites affiches. Ce furent, bien sûr, des artistes pratiquant régulièrement l’art de la revisite qui s’y collèrent. Les grosses boîtes utilisent donc ces talents, mais de manière très ponctuelle voire déloyale : un commentaire sur le site Skuzzles affirma à l’époque que ces visuels étaient introuvables, aussi bien dans les commerces que sur le ouèbe. Deux exemples de ces horrifiques affiches :

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Gary Pulin pour Carrie

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Todd Slater pour Invasion of the Body Snatchers

Universal Pictures vient, de son côté, d’organiser un concours d’affiches alternatives doté de prix en espèces pour Welcome to Marwen de Robert Zemeckis, qui sortira en janvier en France (l’affiche officielle figure dans le billet précédent). Les œuvres sélectionnées seront “peut-être” utilisées pour la promotion du film. Ou peut-être pas. Dans tous les cas, c’est une bonne opération publicitaire pour Universal. Deux des centaines d’affiches créées pour l’occasion :

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Affiche de Richard Villarante

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Affiche de Jonel Visto

On voit par là que les Universal, 20th Century Fox et autres MGM se servent des créateurs d’affiches revisitées sans aller jusqu’à utiliser leurs talents pour réaliser d’officielles affiches ! Certains artistes, toutefois, travaillent pour des instances cinématographiques. Flore Maquin, dont il fut question plus haut, réalise des affiches pour les festivals de l’Institut Lumière à Lyon ou pour le fournisseur de vidéos à la demande Blackpills. Elle a même pondu, mazette ! celle du festival de Cannes en 2018. De bien jolis visuels, beaucoup plus sages que ce qu’elle fait à titre personnel. Exemples :

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Affiche de Flore Maquin pour le festival Lumière 2016

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Affiche de Flore Maquin pour le festival Cinémas du sud 2016

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Affiche tartalacrème de Flore Maquin pour la série Mooom
avec, arg ! un couple, un fond bleu et du lettrage jaune !
(voir billet précédent)

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Affiche tartalacrème de Flore Maquin pour la série Virgin
avec, damnaide ! regardez bien,
un salopiot qui a fait des graffitis cochons dessus !

On attend avec grande impatience des affiches de films réalisées sans filet par Flore Maquin et le génial Laurent Durieux qui seraient visibles sur les panneaux 4x3, dans les stations de métro et sur les bus. Il y a magré tout peu d’espoir, raison pour laquelle ces deux billets s’intitulent Manifeste désespéré pour un renouveau des affiches de cinoche tartalacrème.

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