vendredi 18 janvier 2019

Portrait d'un mafioso présumé

La couverture du Monde Magazine à paraître ce samedi 19 janvier 2019 nous donne à voir un portrait en noir et blanc de Benjamin Griveaux, porte-parole de l’actuel gouvernement :

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Photo Simone Perolari

Comment ne pas penser à un portrait de mafieux ? Je vais vous faire une offre que vous ne pourrez pas refuser, celle d’une analyse expresse de cette image en trois points.

La scène

Elle évoque immédiatement une tralée de photos de truands amerlocains confortablement assis à l’arrière de leur Buick ou Cadillac. Citons pour exemple Lucky Luciano, Mickey Cohen et Vito Genovese.

Ici, Lucky Luciano - l’un des cinq parrains de la Cosa Nostra new-yorkaise - arrive à Naples en 1946 après avoir été extradé des États-Unis. On notera la position de la main, tout à fait similaire :

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Voici maintenant Mickey Cohen, truand notoire de la côte ouest qui vient d’essuyer plusieurs tentatives d’assassinat. Il rejoint Chicago en août 1950 d’où il se fait chasser fissa par la police, de peur qu’il ne se fasse trouer la peau au cœur de la Windy City :

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Terminons cette série de portraits automobilo-mafieux avec celui de Vito Genovese, adversaire déclaré de Lucky Luciano. Nous sommes en janvier 1950, il vient tout juste d’être libéré après avoir versé une caution de 50 000 dollars : 

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Le visage

Le portrait de Benjamin Griveaux est en noir et blanc. L’image, assez fortement contrastée, met en relief les inégalités de sa peau ; les taches, les plis, les cicatrices :

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On n’est pas loin du mugshot, du portrait d’identité judiciaire. Ci-dessous, ceux d’Al Capone à Alcatraz en 1931 (on remarquera les cicatrices du Balafré, Scarface, sur la photo de droite) et de son homologue new-yorkais Lucky Luciano en 1931 itou :

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Les couleurs

Si la photographie en couverture de ce magazine du Monde est en noir et blanc, la typographie est jaune d’or. Pourquoi pas rouge, ou vert, ou violet ?

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Parce qu’en France, l’atmosphère Coups-de-flingue-dans-des-zimpasses-zhumides-zé-obscures est liée au jaune d’or associé au noir, couleurs de la trahison et de la mort. Oui mais zencore ? À cause de la maquette des romans de la Série noire de Gallimard, qui arborent depuis des siècles ces deux couleurs :

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Depuis des siècles, et plus exactement depuis 1945 grâce à Jacques Duhamel. Voici ce qu’il écrivait en 1948 pour présenter ladite collection, qui doit son titre à Jacques Prévert :

« Que le lecteur non prévenu se méfie : les volumes de la Série Noire ne peuvent pas sans danger être mis entre toutes les mains. L’amateur d’énigmes à la Sherlock Holmes n’y trouvera pas souvent son compte. L’optimiste systématique non plus. L’immoralité admise en général dans ce genre d’ouvrages uniquement pour servir de repoussoir à la moralité conventionnelle, y est chez elle tout autant que les beaux sentiments, voire de l’amoralité tout court. L’esprit en est rarement conformiste. On y voit des policiers plus corrompus que les malfaiteurs qu’ils poursuivent. Le détective sympathique ne résout pas toujours le mystère. Parfois il n’y a pas de mystère. Et quelquefois même, pas de détective du tout. Mais alors ?… Alors il reste de l’action, de l’angoisse, de la violence - sous toutes ses formes et particulièrement les plus honnies - du tabassage et du massacre. Comme dans les bons films, les états d’âmes se traduisent par des gestes, et les lecteurs friands de littérature introspective devront se livrer à la gymnastique inverse. Il y a aussi de l’amour - préférablement bestial - de la passion désordonnée, de la haine sans merci. Bref, notre but est fort simple : vous empêcher de dormir. »

En novembre 2011, Le Nouvel Observateur avait utilisé par deux fois le couple jaune-noir pour illustrer des couvertures se rapportant à l’affaire DSK :

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Aujourd’hui c’est Benjamin Griveaux, ex-socialiste reconverti dans la Macronie, qui a droit à cette association soufrée et à un portrait photographique l’assimilant à un membre de la pègre. « Après des débuts en demi-teinte au PS, nous dit Le Monde dans son chapô introductif, celui que ses détracteurs jugent arrogant et cynique rêve de conquérir la Mairie de Paris l’an prochain. Quitte à se faire quelques ennemis supplémentaires. » Encore un qui va avoir besoin d’un porte-flingue…

mercredi 16 janvier 2019

Les fucking burgers du shutdown

Lundi dernier, Trump a reçu à la Maison Blanche les Tigers de Clemson, vainqueurs du championnat universitaire de foutbol amerlocain. Au menu, un buffet composé de chicken nuggets, hamburgers, pizzas, frites et autres joyeusetés hypocaloriques. « Nous avons commandé du fastefoude américain et c’est moi qui paye. » « C’est à cause du shutdown, comme vous le savez… Beaucoup de hamburgers, de pizzas, je pense qu’ils vont préférer ça à tout ce que nous aurions pu leur offrir », a déclaré le Président. Les joueurs n’ont pas tous compris le mot shutdown, mais ils ont dévalisé le buffet dont la note s’élèverait à environ 2 900 dollars.

Que dire devant cette photo quasiment surréaliste ? Un empilement de boîtes en carton graisseuses garnies de malbouffe, un Président fier de lui, et un Lincoln accroché au mur que se demande : « Filet-O-Fish, ou Quarter Pounder ? »

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Pour un peu, on se croirait dans une photo d’Andreas Gursky :

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99 Cent par Andreas Gursky, 1999

Et ce gros plan…

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… n’est pas loin des multiples étalages de gâteaux peints par Wayne Thiebaud :

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Le Washington Post, lui, rapproche la première photo des scènes de banquet filmés par Sofia Coppola dans Marie Antoinette :

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Au-delà de ces évocations picturales parfois un tantinet gratuites, penchons-nous sur le double discours que tient cette photo. Une image centrée dont les lignes de fuite convergent vers Trump tout sourire, fier comme un vendeur de ménagères de couverts en inox sur le marché d’Argenteuil :

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Car en vérité, c’est lui le sujet principal, le centre d’intérêt de l’image. Comme toujours. Avec cette éternelle cravate rouge, piège pour les yeux. L’homme est planté dans un décor luxueux, classique. À gauche et à droite, une paire de chandeliers dorés baroques encadrant la bouffe fastefoudienne. « La Maison Blanche, terre de contraste entre tradition et modernité », pourrait-on dire. Ou plutôt, « Quand le populo prend enfin possession de l’univers feutré des WASP » (White Anglo Saxon Protestant). Comme si Trump, qui assure à qui veut l’entendre que les hamburgers sont sa nourriture préférée, était issu du prolétariat. Comme si la classe ouvrière pouvait, par son entremise, se vautrer dans des fauteuils simili-Louis XVI tout en buvant de la Budweiser au goulot.

Dans le même temps, cette image est assortie d’un second discours en totale contradiction avec le précédent : si Trump a proposé du fastefoude à cette équipe d’étudiants sportifs, c’est parce qu’il n’avait pas les moyens de faire autrement. À cause du shutdown qui, a précisé son attachée de presse Sarah Sanders, a mis au chômage les cuisiniers de la Maison Blanche ordinairement chargés de préparer ce buffet. Autrement dit, si ces fucking Démocrates ne bloquaient pas la construction du mur à la fucking frontière mexicaine, il n’y aurait pas de fucking fonctionnaires fédéraux contraints de rester chez eux et on aurait pu servir les traditionnels petits fours et canapés à la place de cette fucking bouftance de pauvre. « Allez, servez-vous, c’est moi qui régale, et fuck le cholestérol ! »

lundi 14 janvier 2019

Freud, la nièce et la mitraillette

Cette affiche photographiée dans le métro parisien, qui fait la réclame pour une exposition consacrée à Sigmund Freud, est agrémentée d’un aimable graffiti :

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Gros plan dudit graffiti qui dit : « Donc cette fameuse Justine est celle que vous appelez votre nièce. Intéressant. »

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Justine. Celle des Malheurs de la vertu de Sade ? Ou bien la “nièce” du cinéma américain des années 50, celle qu’on baptisait ainsi à cette époque faute de pouvoir la nommer maîtresse, gigolette ou encore deuxième bureau. Car en ces temps où régnait le joyeux Code Hays, il était interdit aux cinéastes d’appeler un chat un chat, et encore plus de le montrer (voir par là le chapitre concernant la représentation de la sexualité telle que définie par ce fameux code de censure).

La plus célèbre des nièces du grand écran étasunien est sans conteste Angela Phinlay (Marilyn Monroe), dans Asphalt Jungle (Quand la ville dort), de John Huston (1950) :

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Photogramme issu de la première scène dans laquelle apparaît la nièce

Son brave tonton, Alonzo Emerich, est incarné par Lois Calhern :

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Photo à caractère publicitaire pour la promotion du film

Le Code Hays entendait dresser la liste de tout ce qui était contraire aux bonnes mœurs et par conséquent ne devait pas figurer à l’écran. Cette affiche ironique illustre quelques-uns de ces interdits :

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Tu ne montreras point :
1. la loi mise en échec
2. des entrejambes
3. de la lingerie de dentelle
4. de cadavre
5. de drogue
6. de consommation d’alcool
7. de seins nus 
8. de jeu d’argent
9. l’acte de pointer une arme
10. de mitraillettes

Pas de mitraillette non plus ? Bah ! Tant qu’on peut afficher la nièce en train de rouler un patin à tonton, tout va bien !

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samedi 12 janvier 2019

La vue va de soi

En couverture du supplément Scènes d’hiver de Libération paru le vendredi 11 janvier, cette photo d’un acteur aux yeux bandés. Pourquoi cet interprète de la toute nouvelle création de Falk Richter a-t-il les yeux bandés ? Aveugle volontaire ? Aveugle malgré lui ? Aveugle qui s’ignore ?

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La vue va de soi. Comme la vie devant soi. Et pourtant, nombreux sont les personnages qui ont les yeux bandés, ou qui les ferment volontairement sans aller jusqu’à les recouvrir. En ce moment sur Netflix, ce film à la une : Bird Box de Susanne Bier avec Sandra Bullock, Trevante Rhodes et John Malkovich. L’argument est le suivant : un virus venu d’on ne sait où pousse les gens au suicide ; le seul moyen de s’en préserver consiste à fermer les yeux, à les recouvrir d’un bandeau. Le film cartonne, des millions de vues.

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La vue va de soi, mais elle peut être source de bien des soucis. Le pêcheur nord-coréen d’Entre deux rives, magnifique film de Kim Ki-duk sorti en 2016, décide de fermer les yeux quand il se retrouve bien malgré lui à Séoul, en Corée du sud. Il les ferme parce que moins il verra les atours du frère ennemi, moins il aura à raconter quand il aura regagné la mère patrie, moins long sera son calvaire.

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La vue va de soi, et les yeux idem. Jusqu’au moment où leur couleur peut être source de troubles. Dans Azur et Asmar de Michel Ocelot (2006), Azur se rend au pays de l’autre côté de la mer où l’on craint par-dessus tout la malédiction des yeux bleus. Aussi marche-t-il les yeux fermés, avec pour guide un mendiant myope juché sur ses épaules. Azur aveugle volontaire, tel un saint Christophe au royaume des djinns.

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Si la vue va de soi, certains s’en retrouvent privés sans même le savoir. Il en est ainsi de la Synagogue (c’est-à-dire du peuple juif), dont la représentation féminine figure sur quelques tableaux et sur de nombreux porches d’églises et cathédrales. Au Moyen Âge fut conçu le dogme du Verus Israël selon lequel ledit peuple, qui n’avait pas reconnu en Jésus le Messie, était désormais frappé de cécité. C’est ainsi qu’on sculpta, sur les porches des églises, deux statues concurrentes : l’Église triomphante et la Synagogue vaincue. Laquelle a les yeux bandés (quand ils ne sont pas cachés par un serpent !), une lance brisée dans une main, les tables de La Loi qui lui échappent de l’autre, et parfois une couronne de guingois sur sa tête ou à ses pieds.

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L’Église triomphante et la Synagogue vaincue, cathédrale de Strasbourg

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La Synagogue vaincue, cathédrale Notre-Dame de Paris

La vue va de soi, mais elle peut être brouillée par les fausses certitudes. C’est ce que nous dit Jésus (encore lui, et on n’en a pas fini) dans l’une de ses paraboles concernant les Pharisiens : « Laissez-les : ce sont des aveugles qui conduisent des aveugles ; si un aveugle conduit un aveugle, ils tomberont tous deux dans une fosse. » La chose fut illustrée en 1568 par Pieter Bruegel l’Ancien, avec cette peinturlure qui ressemble un peu à une chronophotographie d’Eadweard Muybridge ou d’Étienne-Jules Marey :

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Chronophotographie d’Étienne-Jules Marey, vers 1880-1890

Si la vue va de soi, elle n’est pas indispensable aux prophètes. Ainsi, dans l’Évangile selon saint Luc (22, 63-65) : « Les hommes qui gardaient Jésus se moquaient de lui et le maltraitaient. Ils lui avaient voilé le visage, et ils l’interrogeaient : “Fais le prophète ! Qui est-ce qui t’a frappé ?” »

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Le Christ moqué par Matthias Grünewald, vers 1470-1480

On peut être aveugle de manière volontaire comme les héros de Bird Box et celui d’Entre deux rives qui se voilent la face pour se protéger ; comme Azur qui choisit la cécité pour protéger les autres d’une malédiction ; comme la Justice qui se veut être égale pour tous. On peut être aveugle qui s’ignore comme le peuple d’Israël qui refuse de voir le Christ tel un Messie. Ou encore être aveugle malgré soi, victime de la moquerie des autres.

On peut également être aveugle ou en passe de l’être, à cause d’un double glaucome. C’est ce que raconte Élisabeth Quin dans La Nuit se lève, qui vient tout juste de paraître aux éditions Grasset :

« La vue va de soi, jusqu’au jour où quelque chose se détraque dans ce petit cosmos conjonctif et moléculaire de sept grammes, objet parfait et miraculeux, nécessitant si peu d’entretien qu’on le néglige. »

Bande annonce de Blindness de Fernando Meirelles
avec Julianne Moore, Mark Ruffalo, Danny Glover (2004)

jeudi 3 janvier 2019

Two Billboards

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Towards Los Angeles par Dorothea Lange, 1937
Photo en noir et blanc de format 6x6.

Deux hommes, deux victimes de la Grande Dépression des années 30, deux Okies qui s’en vont rejoindre Los Angeles à pied. (Les Okies étaient au départ ces habitants de l’Oklahoma qui, à l’époque de la crise, prirent la route pour rejoindre la Californie ; ce surnom désigna bien vite tous ceux qui, chassés de chez eux, s’en allèrent vers l’ouest.)

Même si la situation de ces deux hommes est catastrophique (ils n’ont pour tout bien qu’une valise et un sac), elle n’est pas désespérée. Au bout de la route, la Californie telle un Eldorado où poussent des pommes d’or. Le ciel est haut, dégagé, la route large, nette et rectiligne file vers la destination rêvée à l’horizon. On pense aux dernières images de Charlot et de la Gamine (Paulette Goddard) prenant la route à la fin des Temps modernes, on pense à la fin de Honkytonk Man de Clint Eastwood qui commence en Oklahoma, pendant les années de crise également.

La publicité sur le panneau de type “billboard”, La prochaine fois essayez le train - Détendez-vous, prend évidemment un tour ironique dans ce contexte. Mais elle nous dit aussi qu’un futur est possible, qu’à l’instar des trains, la machine économique fonctionne toujours. Et que pourquoi pas, les deux hommes pourront en profiter un de ces jours. L’avenir n’est pas bouché, l’espoir est au bout de la route. Relax.

 

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U.S. 97 south of Klamath Falls, Oregon, July 21 par Stephen Shore, 1973
Photo en couleurs de format 20x25.

Un panneau publicitaire de type “billboard” le long d’une route déserte dont le texte a été recouvert, pratique habituelle au terme de la location d’un espace publicitaire qui, depuis, n’a pas été reloué. Que vendait cette réclame ? Mystère. Le panneau est au centre de l’image et, comme si cela ne suffisait pas, les nuages convergent vers lui. Ou plus précisément, vers le sommet de la montagne qui y est représentée.

Le ciel de l’affiche est du même bleu que le ciel derrière le panneau publicitaire. Pour un peu, on croirait que cette montagne fait partie du paysage. Sauf que non, ce n’est qu’un panneau qui nous bouche l’horizon, une illusion de paysage, un décor désespérément plat. La route en bas à gauche est coupée. Elle ne file vers aucun horizon, aucun avenir meilleur. On voudrait passer outre, traverser les champs, mais nous butons aussitôt contre un rideau d’herbes folles, des clôtures de bois et de métal, et pour finir un panneau en trompe-l’œil, terminus.

À première vue, la photo en couleurs de Stephen Shore est plus joyeuse, plus optimiste que celle en noir et blanc de Dorothea Lange. À mieux y regarder, c’est l’inverse. Celle de Dorothea Lange nous invite à l’espoir en des jours meilleurs. Celle de Shore est désespérément vide, l’avenir est bouché, le slogan publicitaire effacé semble nous dire qu’ici toute activité économique est absente, ici plus rien ne pousse sauf les herbes folles, le paysage idyllique n’est plus qu’une illusion, un vieux rêve oublié en contreplaqué.

lundi 31 décembre 2018

Les panneaux de la colère

Le 27 décembre dernier paraissait, sur le compte Instagram des Gilets jaunes, une courte vidéo montrant un panneau publicitaire en lettres jaunes sur fond noir qui disait : « 150 € de + par mois par policier et nous ? La matraque dans la gueule ? »

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Qui avait collé cette affiche sur un panneau sis à la Seyne-sur-Mer dans le Var ? Les Gilets jaunes ? Que nenni. Le responsable se dévoila bien vite, il s’appelle Michel-Ange Flori et dirige une entreprise possédant plusieurs centaines de panneaux publicitaires 4x3 dans le département. « Évidemment, pour ceux qui me connaissent un peu, je ne prends pas de commande pour ce type de “tweet”, je sors de ma zone de confort pour me saisir de l’actualité qu’il me paraît bon de commenter. Je ferai un post sur BFM en 4x3 dans les heures qui viennent. »

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L’homme, en effet, n’a pas apprécié que BFM ait un peu rapidement attribué la paternité de ce panneau aux Gilets jaunes. Vexé tel un pou, il a donc répliqué fissa avec une autre affiche proclamant : « Les syndicats de police et BFM vous souhaitent un bon enfumage 2019 » :

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Michel-Ange Flori n’en est pas à son coup d’essai. Le 21 novembre 2015, suite aux attentats du 13 novembre, il avait recouvert l’un de ses panneaux avec le texte suivant : « Monsieur le président changeons la loi. La mort pour les terroristes et leurs complices. » On voit par là que le sieur Flori fait dans la dentelle de Bruges, option macramé.

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Éloignons-nous de la Côte d’Azur et de ses parfums pas toujours agréables. En novembre 2017 sortait Three Billboards : Les Panneaux de la vengeance (Three Billboards Outside Ebbing, Missouri) de Martin McDonagh, avec la très merveilleuse Frances McDormand. L’action se passe dans la bonne ville d’Ebbing (Missouri) où la fille de Mildred Hayes a été violée puis assassinée. Sept mois plus tard l’enquête est au point mort et Mildred décide d’interpeller la police en louant trois panneaux publicitaires sur lesquels elle fait inscrire les phrases suivantes : « Raped while dying » (Violée pendant son agonie), « And still no arrests » (Et toujours aucune arrestation), « How come, chief Willoughby? » (Comment ça se fait, chef Willoughby ? ». Le film eut grand succès, et le principe des trois affiches sur fond rouge fut repris par plusieurs groupes de défense et autres ONG. Petite liste non exhaustive.

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Le 15 février 2018, l’association anglaise JusticeforGrenfell faisait circuler trois camionnettes parées de trois affiches ressemblant à celles de Three Billboards : Les Panneaux de la vengeance disant : « 71 morts », « Et toujours aucune arrestation ? », « Comment ça se fait ? » (en juin 2017, l’incendie de l’immeuble Grenfell à Londres fit soixante-et-onze morts et huit disparus) :

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Le lendemain 16 février 2018, l’ONG Avaaz faisait circuler à Miami trois camionnettes parées de trois affiches rouges idem disant : « Abattus à l’école », « Et toujours pas de contrôle des armes ? », « Comment ça se fait, Marco Rubio ? » (le 14 février, soit deux jours plus tôt, un tireur fou avait abattu dix-sept personnes dans un lycée de Floride ; Marco Rubio est le sénateur de cet État) :

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Le 28 février, l’artiste Sabo piratait des panneaux publicitaires plantés en la charmante localité de Hollywood en Californie, sur lesquels il tendit des toiles rubicondes évoquant encore une fois Three Billboards : Les Panneaux de la vengeance : « Et l’Oscar pour le plus grand pédophile est attribué à… », « On était tous au courant, mais toujours aucune arrestation », « Donnez des noms sur scène ou fermez vos putains de gueules ! » :

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On pourrait citer encore d’autres actions s’inspirant des affiches de Three Billboards : Les Panneaux de la vengeance. À l’université d’Édimbourg, en Belgique flamande, etc. En vérité, il s’agit plutôt de panneaux de la colère, dont la floraison n’est sûrement pas terminée. On se trouve là devant le même phénomène que celui des mouvements féministes reprenant le costume - également rouge - de The Handmaid’s Tale (La Servante écarlate). Lire à ce propos cet article récapitulatif du très excellent Guardian : How The Handmaid’s Tale dressed protests across the world.

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Manifestation contre le vice-résident des USA Mike Pence à Philadelphie, le 23 juillet dernier.
Capture d’écran réalisée sur le site du Guardian. Photo : Matt Rourke/AFP

Cela dit, le fait de reconvertir des panneaux publicitaires en supports de revendications ou en adresses aux puissants ne date pas de la sortie du film. En novembre 2018, l’association de protection des animaux PeTA recouvrait, à San José en Californie, un billboard de ce délicieux message à déguster avec une pointe de fleur de sel : « Regardez les choses en face : vous ne pouvez pas vous prétendre féministe et continuer de manger des œufs. Les œufs et les produits laitiers résultent de la maltraitance de femelles. » :

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Quelques mois plus tôt, en mars 2017, l’artiste californienne Karen Fiorito installait cette image sur un immense panneau publicitaire sis à Phoenix (Arizona) :

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Un portrait de Trump avec un petit drapeau russe à son revers gauche, entouré par deux champignons atomiques et deux signes $ dans une typographie faisant écho à la croix gammée (le champignon en forme de tête de clown et le dollar nazi ont été “empruntés” à d’autres artistes, Thomas Mangold et Hugh Gran). Au dos de ce panneau, une autre affiche appelant à l’unité avec ledit mot en langue des signes :

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Cette installation fut commandée par la galerie La Melgosa, propriétaire dudit panneau. Les deux affiches devraient rester en place pendant toute la durée du mandat de Trump. Karen Fiorito n’en est pas, elle non plus, à son coup d’essai, puisqu’elle a investi pas moins de six panneaux depuis 2004 :

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On peut remonter un peu plus loin dans le temps ! En 1989, les Guerrilla Girls concevaient une affiche de type billboard à fond jaune, avec une typographie noire et un bord noir épais (celle de Three Billboards, rappelons-le, a un fond rouge avec une typographie noire et un bord noir épais itou. « Les femmes doivent-elles être nues pour entrer au Metropolitan Museum ? Moins de 5% des artistes dans les salles d’Art moderne sont des femmes, alors que 85% des nus sont féminins », clament les Guerrilla Girls. L’affiche, dont l’image reprend le corps de l’Odalisque d’Ingres sur la tête de laquelle est posé un masque de King Kong, fut apposée sur le flanc des bus new-yorkais :

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En 2009, l’affiche traduite se retrouva sur les bus parisiens :

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Vingt-trois ans après l’affiche initiale, en 2012, les Guerrilla Girls se rendirent compte que les choses demeuraient à peu près inchangées puisque seulement 4% des artistes exposés au Museum of Modern Art de New York et dans les salles d’Art moderne du Metropolitan étaient des femmes, alors que 76% étaient des nus féminins. Dès lors, on peut se questionner sur l’utilité d’un affichage, fût-il itinérant ou de taille immense.

Le panneau publicitaire servit d’abord à afficher des réclames. Il se para ensuite d’une deuxième fonction, celle de sujet pour les peintres et les photographes. Profitons-en pour admirer en vitesse deux des plus célèbres photos de billboards, prises à quarante ans d’écart par Dorothea Lange et Stephen Shore :

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Towards Los Angeles par Dorothea Lange, 1937

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U.S. 97, south of Klamath Falls, Oregon par Stephen Shore, juillet 1973

De nos jours, le panneau publicitaire et sa complice l’affiche sont également devenus instruments de la contestation. Comme si l’affiche avait prouvé de manière indubitable qu’elle était capable de convaincre sa cible et que par conséquent, les protestataires pouvaient l’utiliser à leur bénéfice. Rien n’est moins certain. On se souvient de certaines images sans se souvenir forcément de la marque vantée, aucune étude n’a jamais démontré le pouvoir d’une campagne publicitaire sur les intentions d’achat. Et si l’affiche ne servait qu’à être lacérée, comme nous le montre depuis des lustres Jacques Villeglé ?

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Lille, rue Littré par Jacques Villeglé, février 2000
Affiches lacérées marouflées sur toile

 

vendredi 21 décembre 2018

Manifeste désespéré pour un renouveau des affiches de cinoche tartalacrème - 2

Il avait été question, dans le billet précédent, des affiches de films qui se ressemblent toutes. Est-il possible d’en concevoir d’autres, différentes de la production habituelle ? Certes ouiche ! On en voit parfois - rarement - au fronton des cinémas, il s’agit souvent de productions indépendantes. Les gros distributeurs pourraient en prendre de la graine sans sacrifier leurs objectifs à tendance hautement capitalistique, joindre ce qui leur est utile à ce qui nous est agréable. Aussi, tentons de dégager quelques pistes à grands coups de machette dans la jungle des graphistes avant de constater que ce n’est pas si simple, et voyons comment les producteurs-distributeurs ont cyniquement résolu le problème bien avant qu’on vienne leur donner des leçons du haut de notre chaire de blogueur de la faculté des internettes mondiaux de l’électronique.

L’affiche de cinéma revisitée, donc, remonte à la plus haute Antiquité ou presque, disons aux environs de 2008. Tout commença par-ci par-là sur le ouèbe avec des affiches d’allure le plus souvent minimaliste. En 2010, un blogueur australien du nom de Caelin entreprit sur Tumblr une première recension de ces affiches. La chose se propagea ensuite sur Flicker, Deviant Art, etc. Si certaines de ces affiches sont en tous points réussies, d’autres sont compréhensibles seulement par ceux qui ont déjà vu le film, et ne montrent pas forcément l’élément saillant de l’histoire. Exemples avec Reservoir Dogs, A Clockwork Orange, The Shining, Full Metal Jacket, The Help :

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Affiches de Sam Mankiewicz, Nrirureta, Jamie Bolton, Hunter Langston

D’autres nous dévoilent la fin du film (Achtung ! Spoilage !) : The Usual Suspects avec les pas de Keyser Söze, The Truman Show avec l’escalier menant à la sortie, The Shining avec le texte dactylographié lisible (l’affiche en gros plan par là) :

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Affiches de Mattt Owen et Eder Rengifo

D’autres encore ne sont que des reprises du style de Saul Bass, l’inventeur de l’affiche minimaliste : Arrested Development, Night of The Living Dead, Rocky, mais on pourrait en citer des dizaines d’autres :

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Affiches de William Henry, Mark Welser, Olly Moss

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Trois affiches de Saul Bass

Ou bien elles sont tellement mini-mini-minimalistes qu’on dirait des pictogrammes d’aéroport désignant les douches publiques, l’Escalator le plus proche ou la terrasse avec point de vue imprenable :

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Affiches d’Arden Avett pour Psycho, Brokeback Mountain et Rear Window

On voit par là que les affiches minimalistes ne sont pas forcément une bonne idée pour vendre des films. Cela ne veut pas dire pour autant qu’il faut laisser le champ libre aux affiches-qui-se-ressemblent-toutes. Il existe un moyen terme, et c’est l’affiche réaliste sortant des sentiers battus. Petit catalogue non exhaustif entièrement subjectif :

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Nikita Kaun pour The Neon Demon

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Alexey Kot pour Rogue One - A Star Wars Story

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Alexey Kot pour Aviator

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Flore Maquin pour Pulp Fiction

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Flore Maquin pour The Birds

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Flore Maquin pour Scream

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Laurent Durieux pour The Godfather - part II

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Laurent Durieux pour King Kong

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Laurent Durieux pour Rear Window
avec quasiment un spoilage dedans mais on lui pardonne

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Laurent Durieux pour The Graduate
avec citation du Bigger Splash de David Hockney :

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Si l’aspect majoritairement et délicieusement rétro de ces affiches alternatives n’est pas la seule voie à explorer, admettons qu’elles sont beaucoup plus attirantes que les affiches minimalistes. Beaucoup plus commerciales, donc. Les boîtes de production et de distribution ont bien compris qu’il y avait là un filon à creuser. En 2014, un site canadien de vente d’affiches et de ticheurtes nommé Skuzzles passa un partenariat avec la MGM et 20th Century Fox dans le but de faire redessiner les affiches de treize films d’horreur célèbres, et de vendre à l’occasion d’Halloween les DVD et Blu-Ray de ces bobines parés desdites affiches. Ce furent, bien sûr, des artistes pratiquant régulièrement l’art de la revisite qui s’y collèrent. Les grosses boîtes utilisent donc ces talents, mais de manière très ponctuelle voire déloyale : un commentaire sur le site Skuzzles affirma à l’époque que ces visuels étaient introuvables, aussi bien dans les commerces que sur le ouèbe. Deux exemples de ces horrifiques affiches :

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Gary Pulin pour Carrie

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Todd Slater pour Invasion of the Body Snatchers

Universal Pictures vient, de son côté, d’organiser un concours d’affiches alternatives doté de prix en espèces pour Welcome to Marwen de Robert Zemeckis, qui sortira en janvier en France (l’affiche officielle figure dans le billet précédent). Les œuvres sélectionnées seront “peut-être” utilisées pour la promotion du film. Ou peut-être pas. Dans tous les cas, c’est une bonne opération publicitaire pour Universal. Deux des centaines d’affiches créées pour l’occasion :

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Affiche de Richard Villarante

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Affiche de Jonel Visto

On voit par là que les Universal, 20th Century Fox et autres MGM se servent des créateurs d’affiches revisitées sans aller jusqu’à utiliser leurs talents pour réaliser d’officielles affiches ! Certains artistes, toutefois, travaillent pour des instances cinématographiques. Flore Maquin, dont il fut question plus haut, réalise des affiches pour les festivals de l’Institut Lumière à Lyon ou pour le fournisseur de vidéos à la demande Blackpills. Elle a même pondu, mazette ! celle du festival de Cannes en 2018. De bien jolis visuels, beaucoup plus sages que ce qu’elle fait à titre personnel. Exemples :

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Affiche de Flore Maquin pour le festival Lumière 2016

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Affiche de Flore Maquin pour le festival Cinémas du sud 2016

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Affiche tartalacrème de Flore Maquin pour la série Mooom
avec, arg ! un couple, un fond bleu et du lettrage jaune !
(voir billet précédent)

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Affiche tartalacrème de Flore Maquin pour la série Virgin
avec, damnaide ! regardez bien,
un salopiot qui a fait des graffitis cochons dessus !

On attend avec grande impatience des affiches de films réalisées sans filet par Flore Maquin et le génial Laurent Durieux qui seraient visibles sur les panneaux 4x3, dans les stations de métro et sur les bus. Il y a magré tout peu d’espoir, raison pour laquelle ces deux billets s’intitulent Manifeste désespéré pour un renouveau des affiches de cinoche tartalacrème.

dimanche 16 décembre 2018

Manifeste désespéré pour un renouveau des affiches de cinoche tartalacrème - 1

Voilà maintenant quatorze ans que je peste, fulmine et tempête contre les affiches de cinéma qui se ressemblent. Au fil des années, j’ai été beaucoup suivi dans cette entreprise. Et pourtant les choses demeurent inchangées, on verra plus loin pourquoi. Voici donc, pour preuve, sept affiches de films français sortis (ou en passe de l’être) entre le 1er décembre 2018 et le 31 janvier 2019. Toutes recyclent les mêmes imageries, ad nauseam.

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Commençons par un grand classique, celui du décor au soleil couchant avec les personnages dans le ciel. Quatre de nos sept films l’utilisent :

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Astérix Le secret de la potion magique, 5 décembre 2018

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L’Empereur de Paris, 19 décembre 2018

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Mia et le lion blanc, 26 décembre 2018

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L’incroyable histoire du facteur Cheval, 16 janvier 2019

Ça sent l’épopée, l’aventure, voire les grands espaces. Sans doute le visuel d’Astérix est-il une parodie, mais cela ne change rien, au contraire ! Cette tartalacrème est utilisée depuis une bonne cinquantaine d’années. Son plus illustre ancêtre est cette affiche d’Autant en emporte le vent créée par Howard Terpning (célèbre pour ses illustrations de Peaux-Rouges), dans les années 60 :

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Le lecteur cinéphile et la lectrice du même métal se souviendront que la dominante orange ci-dessus est celle de l’incendie d’Atlanta. Comme on peut pas cramer une ville dans tous les films, le rouge orangé sera ensuite confié au soleil couchant. Voici deux des multiples avatars de ce cliché, l’un amerlocain et l’autre français :

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Open Range, 2003

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Blueberry, 2004

En France, le rouge orangé s’est transformé en jaune d’or. Cela dit, c’est toujours la même affiche ou peu s’en faut. Même si celle de Mia et le lion blanc rappelle également celles d’autres films à ambiance africaine tel Out of Africa, même si celle du Facteur Cheval n’est pas sans ressemblance avec celle de Jean de Florette.

Passons à la tartalacrème suivante :

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Le Gendre de ma vie, 19 décembre 2018

Ils sont trois, celui ou celle du milieu étant pris en sandouiche. Le fond est bleu ou bleu-vert dégradé, la typographie est jaune. C’est le syndrome Vermeer, le gars qui eut l’idée lumineuse d’associer systématiquement le bleu et le jaune sur des pots de yaourt.

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Quelques exemples récents :

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Mon Poussin, 2017

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À bras ouverts, 2017

Sauf que ci-dessous la troisième se débine sur la gauche de l’image :

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Love Addict, 2018

Cette sauce personnages-fond-bleu-titre-jaune = comédie-familiale-à-trois est également appliquée aux bobines venant des États-Unis. Un bel exemple avec à gauche l’affiche originale amerlocaine, et à droite l’affiche française bidouillée :

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The Boyfriend - Pourquoi Lui ?, 2017

On notera que, d’une manière générale, le fond bleu dégradé avec des gens devant et un titre jaune est devenu le signe phare du film familial français :

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Il a déjà tes yeux, 2017

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Ma famille t’adore déjà, 2016

Enfin brèfle, c’est toujours pareil. Allez, encore deux tartalacrèmes et le supplice est terminé. Observons tout d’abord cette affiche avec un banc et deux gugusses assis dessus :

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Ma vie avec James Dean, 23 janvier 2019

En France, aux États-Unis et ailleurs, les affiches de films avec un banc se comptent sur les doigts de pied d’un myriapode boiteux remontant à la plus haute Antiquité. Citons, entre autres vieilleries, celle de Sur le banc qui date de 1954 :

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Passons maintenant à des productions plus récentes. Contrairement aux affiches précédentes on ne verra pas ci-dessous d’unité graphique, seul le banc est commun. En France et en Belgique :

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Simon Kolinski, 2009 - Quand je serai petit, 2012 -
Dans la maison, 2012 - L’Étudiante et Monsieur Henri, 2015

Aux États-Unis et au Canada (où parfois le personnage assis est seul) :

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Forrest Gump, 1994 - La Ville fantôme, 2008 -
La vie secrète de Walter Mitty, 2013 - Henri Henri, 2014

À noter qu’une nouvelle bobine de Robert Zemekis intitulée Bienvenue à Marwen sortira au mois de janvier prochain. L’affiche reprend le thème du banc déjà utilisé pour son Forrest Gump, ainsi que le fond dégradé bleu et la typographie jaune vus plus haut (l’affiche originale amerlocaine est identique) :

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Bienvenue à Marwen, 2 janvier 2019

Terminons avec une tartalacrème très proche de la précédente mais avec le chauffage en plus, l’affiche de film-canapé :

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Qu’est-ce qu’on a encore fait au bon dieu ?, 30 janvier 2019

Les canapés postérisés pour le cinéma se ramassent à la pelle. Ils indiquent, la plupart du temps, qu’il s’agit d’un film familial à l’instar du Cosby Show, qui fut la plus célèbre série télé étasunienne se déroulant sur un canapé où à ses abords les plus immédiats.

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Une belle brochette de films-canapé français :

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Arrêtons là ce supplice, et demandons-nous pourquoi les distributeurs de films commandent toujours les mêmes affiches aux studios de graphisme. Est-ce par fainéantise ? Par manque d’imagination ? Que nenni. Une affiche doit être perçue et comprise au premier coup d’œil. Aussi les distributeurs demandent-ils des visuels allant dans ce sens, des visuels dont le public a depuis longtemps compris les codes, un public qui ne veut surtout pas être surpris, un public qui aime retrouver sempiternellement les mêmes histoires annoncées par les mêmes affiches. Un film de nature se verra donc invariablement affublé d’une affiche à dominante bleue (Microcosmos, La Marche de l’Empereur) ; celle d’une comédie mettant en scène un couple orageux sera sur fond blanc avec un élément vestimentaire féminin et un titre en mauve (Pretty Woman, Prête-moi ta main) ; celle d’un film indépendant ou se prétendant tel sera entièrement jaune (Little Miss Sunshine, Le discours d’un roi), etc. Sortir de ces sentiers battus serait prendre le risque que le genre du film soit mal compris. Il y aurait alors comme une faute, une espèce de tromperie sur la marchandise. Pour éviter cela, les distributeurs se contentent d’enfoncer encore et toujours les mêmes clous. Et tant pis si la créativité n’est pas au rendez-vous ! Car l’essentiel n’est pas d’être créatif mais de vendre.

Ne pourrait-on pas vendre autrement ? Peut-être bien que si. On verra ça dans le prochain billet !

mercredi 12 décembre 2018

Macron 1er dans les ors de l’Élysée

Le Guardian a publié hier un article intitulé Macron’s appeal to French from behind gold desk leaves gilets jaunes unimpressed qu’on pourrait traduire par « L’appel de Macron aux Français derrière un bureau doré laisse les gilets jaunes de marbre. » Le chapô en a remis une couche : Flaunting Élysée Palace’s gilded rooms does little to quell ‘president of the rich’ tag, « Exhiber les pièces dorées du palais de l’Élysée n’atténue guère son étiquette de “président des riches” ».

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C’est en effet dans la pièce la plus luxueusement décorée de l’Élysée, le “salon doré”, que Macron prononça son discours. Lampe, bureau, portes, fenêtres et coq gaulois sur ledit bureau, tout respire la dorure 24 carats répandue à la louche sans adjonction de Velcro ni de polyester. Il aurait pu faire plus simple pour s’adresser aux Français vêtus d’un gilet jaune canari vendu 3,02 euros chez Cdiscount

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Photo parue sur le site de 20Minutes

… sauf que non. Au risque de brouiller le message qu’il avait à délivrer, Macron 1er souhaita s’exprimer dans les ors de l’Élysée. Comme quoi le mépris de classe, ça ne s’efface pas d’un coup de Pliz.

 

 

 

 

 

lundi 10 décembre 2018

Voilà une classe qui se tient sage !

Cette capture d’écran insoutenable de gamins agenouillés devant un mur dans un terrain vague de Mantes-la-Jolie en évoque immédiatement d’autres, probablement différentes pour chacun d’entre nous.

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Pour ma part, elle me fait penser à plusieurs recréations plus ou moins fidèles d’événements réels  :

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El tres de mayo de 1808 en Madrid par Francisco Goya, 1814

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L’exécution des Fédérés le 27 mai 1871 au cimetière du Père-Lachaise à Paris par Alfred Darjou

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Les “fusillés pour l’exemple” de la Première Guerre mondiale
dans Les Sentiers de la gloire de Stanley Kubrick, 1957

Toutes ces images illustrent une une révolte, une résistance opprimées : dans la nuit du 2 au 3 mai 1808, l’armée française occupant Madrid passa par les armes des résistants espagnols ; le 27 mai 1871, cent quarante-sept fédérés (ou communards) furent exécutés par les troupes versaillaises au cimetière du Père-Lachaise ; entre 1914 et 1918, plus de six cents soldats français qui, de différentes manières, refusèrent d’obéir aux ordres, furent “fusillés pour l’exemple”.

À Mantes-la-Jolie, les gamins révoltés ont eu droit à un simulacre d’exécution capitale…

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… rappelant celles qui ôtèrent la vie à de nombreux jeunes résistants de la Seconde Guerre mondiale, mis à genoux eux aussi :

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Exécution de résistants dans le maquis de Valveron (Saône-et-Loire) par les nazis, le 28 mars 1944

Mais le plus important n’est pas dans ces rapprochements d’images faits bien au chaud, avec un arabica brûlant à portée de main, non. Le plus important, c’est l’extrême violence que durent ressentir ces enfants aux mains liées ou menottées dans le dos, agenouillés au pied d’un mur, surveillés par un peloton de pseudo-exécution. « Voilà une classe qui se tient sage ! », lâcha l’un des flics. Une classe, oui, une classe en lutte, celle des enfants de prolos de Mantes-la-Jolie qui a peur pour son avenir.

jeudi 6 décembre 2018

L’esprit d’une époque, avec un béret rouge dedans

Cette hallucinante photo fait le tour des réseaux sociaux depuis deux jours :

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Elle a été prise samedi dernier 1er décembre lors de la manifestation des Gilets jaunes à l’angle de l’avenue de Wagram et de la rue de Tilsitt, tout près de la place de l’Étoile. Son auteur s’appelle Ilya Varlamov, il est russe, blogueur et photographe, l’image en question (ainsi que d’autres) figure sur cette page-ci de son blog.

Il y a deux jours, donc, un internaute a posté ce cliché sur Twitter et l’a assortie de ce commentaire : « This photo from the protests in #Paris so perfectly encapsulates our current world I thought it was staged » (Cette photo des manifestations à Paris illustre si bien notre monde actuel que j’ai cru qu’elle avait été mise en scène ». Un autre internaute, sur Reddit et le même jour, l’a intitulée « Paris. Rarely does a photo so accurately capture the spirit of an era » (Paris. Rarement une photo a aussi justement reflété l’esprit d’une époque). Des mots différents, pour dire la même chose.

Mais qu’est-ce que cet esprit de l’époque ? Pour certains, ce sont les médias traditionnels supplantés par les réseaux sociaux où chacun peut poster en direct des vidéos enregistrées avec un téléphone. Pour d’autres, c’est une jeune fille qui fait un selfie alors que gronde l’émeute. Sauf qu’elle ne se photographie pas, non. La preuve en images, extraites d’une vidéo du même Ilya Varlamov.

Le fastefoude au coin de l’avenue de Wagram et de la rue de Tilsitt

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La jeune fille en train de prendre une photo de l’émeute

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L’émeute

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Cela dit, on peut se demander pourquoi ladite demoiselle affiche un si large sourire. Lequel a fait grincer les dents de certains, tel ce commentateur sur Mastodon : « Le nouveau monde est à gauche, le vieux monde débile, consumériste est à droite et se marre. »

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Superbe photo, qui peut donc s’analyser de plusieurs façons : l’information à l’aune des réseaux sociaux d’une part, et l’illustration d’un monde gauche-droite de l’autre. Regardons-la un peu mieux, considérons le personnage de gauche traversant un nuage de gaz lacrymogènes et dont personne (à ma connaissance) n’a parlé. Son visage est masqué ; il porte un béret rouge de parachutiste et un sac à dos. L’homme arbore également toute une batterie de décorations sur la poitrine. S’agit-il d’un militaire d’active ? On peut en douter. Que fait cet étrange bonhomme à cet endroit ? Son béret rouge en fait-il l’incarnation masculine de notre Marianne nationale Allonzenfandeulapatriiieu ?

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L’image, enfin, a des tonalités plutôt bleues à gauche, blanches au milieu et rouges à droite. Les trois couleurs de notre vaillant drapeau sont reprises dans le logo de Burger King avec du jaune en plus, évocation des Gilets jaunes, mais oui ! Vous en conclurez ce que vous voudrez mais il n’y a pas de hasard, d’ailleurs tout ça est un coup monté par les Amerlocains, c’est les Russes qui l’ont dit et c’est un Russe qui a pris la photo et la vidéo dont il est question ici. Si c’est pas une preuve, ça !

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vendredi 30 novembre 2018

Les sapins rouge sang de Melania

Il est de tradition que chaque année, l’épouse du Président amerlocain s’occupe de la déco de Noël de la Maison-Blanche. Elle achète des sapins, elle accroche des guirlandes clignotantes, elle est contente. L’année dernière, Melania Trump avait offusqué pas mal de monde avec un couloir décoré de branches d’arbres morts peints en blanc. Les gens avaient trouvé ça un tantinet lugubre, s’en étaient allègrement moqués (l’Amerlocain est tel le merle, moqueur). Cette année la Trump frappe encore plus fort, avec quarante sapins rouge sang. Les twittos étasuniens et la presse anglophone se déchaînent.

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On pourrait penser que tout ceci n’a aucune espèce d’importance, que c’est de l’infotainment pour la presse à envelopper le poisson. Il n’en est rien. Décryptage (comme on dit quand on fait dans la critique de médias).

Commençons avec le très britannique Guardian qui résume l’état d’esprit général dans un article intitulé Seeing red: why Melania Trump’s crimson Christmas trees are so jarring (Voir rouge : pourquoi les sapins de Noël écarlates de Melania Trump agacent tellement). Après avoir décrit les memes circulant sur Twitter (dont on causera plus bas), le quotidien grand-breton s’en est allé questionner un spécialiste de la psychologie du design. Pour lui, le vert des sapins de Noël renvoie à la rassurante idée de nature ; ces espèces de plantes rouges hautes comme des tours, en revanche, ne ressemblent en rien à des arbres, ne nous relient pas à l’univers. Ils ne sont pas seulement différents, ajoute-t-il. Ils symbolisent le sang, la colère, ils choquent, alors que nous vivons une époque particulièrement violente. Un psychologue de l’université de Chicago ajoute que même si ces arbres adoptent une vague structure fractale propre à la nature…

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The Christmas Fractals (more or less)

… ils n’ont évidemment rien de naturel. Une autre psy encore rappelle que la période de Noël est censée être réconfortante, d’autant plus lorsque nous traversons une période qualifiée de chaotique et incertaine. Rompre cette tradition ne fait qu’induire du stress. Etc.


Du côté de Twitter, on se gausse. On évoque The Shining avec son couloir, ses inquiétantes jumelles, son ascenseur ensanglanté :

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Ou bien on pense à The Handmaid’s Tale en posant sur chacun des sapins une coiffe blanche : 

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The Shining, The Handmaid’s Tale : rien de très réjouissant là-dedans. Le bureau de la Feurste Lédi s’est défendu en expliquant que « le choix du rouge est une prolongation des bandes qui figurent sur le sceau présidentiel, créé par nos Pères Fondateurs. C’est un symbole de courage et de bravoure. »

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Un rien capilotractée, l’explication. Et si c’était, plus simplement, une référence à la couleur du Père Noël, de Santa Claus ? (Pour tout connaître des origines de la couleur rouge des vêtements du Père Noël, lire cette chronique publiée il y a un paquet de temps chez Arrêt sur Images, La très mystérieuse affaire du manteau rouge du Père Noël, une histoire palpitante, des révélations fracassantes. Et non, il ne s’agit pas de la couleur de Coca-Cola !)

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Le tout premier Père Noël rouge par Thomas Nast, 1869

Personne, parmi tous ceux qui ont critiqué les sapins rouge sang de Melania, n’a évoqué le Père Noël. C’est curieux. Mais à y réfléchir, il y a peut-être une raison : le Père Noël est rond, circulaire. Alors que ces arbres sont coniques, pointus, triangulaires comme des flèches. Le triangle a toujours raison du cercle. C’est ce que clamait El Lissitzky vers 1919-1920 avec Клином красным бей белых!, Battons les Blancs avec le coin rouge (autrement dit, Battons les russes blancs grâce au communisme) :

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Les pointes, les flèches, sont agressives. Comme la politique de Trump, qui pour beaucoup est insupportable. Le tweet ci-dessous en témoigne et vaut conclusion, « Les arbres de Noël de la Maison-Blanche ont-ils été trempés dans le sang des enfants gardés en cage à la frontière ? » :

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jeudi 29 novembre 2018

Une ombre sur l'Europe, ou les rayures de CNN

L’antisémitisme serait, dit-on, en train de reprendre du poil de la bête immonde en Europe. Bah ! Pipeau et parano sont dans un bateau, rétorqueront certains. Sauf que non. Un sondage commandé par CNN et effectué au mois de septembre dernier sur 7 092 personnes habitant dans sept pays européens (Suède, Grande-Bretagne, France, Allemagne, Autriche, Pologne et Hongrie) vient de paraître, et prouve largement le contraire. Ainsi, 28% des habitants de ces pays pensent que les Juifs ont trop d’influence dans le monde de la finance et des affaires ; 34% ne savent pas ce qu’est l’Holocauste ou en ont vaguement entendu parler ; 20% pensent que les Juifs ont trop d’influence sur les médias et la politique ; 16% pensent que les Juifs représentent 20% de la population mondiale (alors qu’en vérité ils n’en représentent que 0,2%). Etc. Tous les détails de cet accablant sondage sont par là, agrémentés d’une vidéo et de différents tableaux parfois animés.

Si ces chiffres donnent à réfléchir, la une de la page de CNN annonçant ce sondage l’est tout autant. La voici :

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A Shadow Over Europe, nous dit le titre. Une ombre sur l’Europe. On retrouve dans cette image la triplette colorée la plus utilisée du XXe siècle, celle qui est constituée par l’alliance du noir, du rouge et du blanc. Ces trois couleurs associées ne renvoient pas ici à des enseignes telles que Saint-Raphaël, Darty ou Fila, non…

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… mais aux couleurs du parti nazi, évidemment. On pourrait penser que cette alliance de couleurs n’est que coïncidence. Après tout, le logo de CNN est rouge et blanc, la photographie en haut de l’article est en noir et blanc, pas besoin de chercher midi à quatorze heures ! Oui mais voilà, les autres images contenues dans ledit article ne font que confirmer le fait que le choix de la triplette noir-rouge-blanc ne doit rien au hasard, relève au contraire d’une ferme intention. Jetons un œil sur certaines de ces images.

Des silhouettes noires sur fond rouge avec de la typographie blanche :

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Des gens vus du dessus parcourant une esplanade, traversant une rue, marchant le long d’un trottoir :

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Des gens, donc, qui marchent dans la rue. Des gens comme vous et moi, des Suédois, des Grands-Bretons, des Français, des Allemands, des Autrichiens, des Polonais ou des Hongrois dans des images rouges, noires et blanches. Certains de ces citoyens se remarquent grâce à un contour blanc, celui de leurs idées antisémites. Dans la vraie vie, rien ne les distingue. Mais des graphiques en forme de camembert, des chiffres blancs sur fond rouge qui se remplissent lentement de noir sont là, imparables :

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« Un tiers des gens que nous avons sondés disent qu’Israël utilise l’Holocauste pour justifier ses actions. La moitié des Polonais sont d’accord. » « Un quart des Hongrois estiment que les Juifs représentent plus de 20% de la population mondiale. »

Revenons maintenant à l’image placée en ouverture :

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Le noir, le rouge, le blanc, et un couple de piétons européens. Avec un petit élément en plus, quasiment subliminal, les rayures du passage protégé. Une alternance de bandes plus ou moins noires et blanches.

Récapitulons. Dans un article à propos de l’antisémitisme en Europe, une triplette noir-rouge-blanc évoquant le nazisme. Des piétons en guise de fil rouge. Et des rayures noires et blanches qui, dans ce contexte, ne peuvent que rappeler les “pyjamas rayés” des déportés des camps de la mort :

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Dire avec des mots, avec des chiffres, mais aussi avec des images, des couleurs, des formes géométriques qui, placées dans un certain contexte, prennent sens, sollicitent notre inconscient. Les métiers de graphiste, de directeur artistique, remontent à la plus haute Antiquité. On pourrait penser que dans le domaine de l’image, tout a été fait, tout été dit. L’idée du passage pour piétons illustrant cet article nous prouve le contraire.

 

Pendant que vous y êtes, vous pouvez jeter un œil sur ces Disparitions.

vendredi 23 novembre 2018

Plantu et les Faces de citron

Le 20 novembre dernier, Plantu publiait ce dessin sur son compte Twitter. On y voit dans une première case Carlos Ghosn gardé par des policiers japonais, en train de téléphoner à son avocat ; la seconde nous montre ledit avocat, retenu par des Gilets jaunes.

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« Lamentaaaable ! », disaient les petits vieux du Muppet Show. Lamentable, en effet. Mais il convient de savoir pour quelles raisons exactement. Elles sont au moins deux, voici la première :

l’un des ressorts du dessin satirique d’actualité consiste à faire  cohabiter deux événements qui n’ont aucun rapport entre eux. Le choc est censé faire rire. Le problème de Plantu, c’est qu’il utilise un peu trop souvent ce ressort et ne parvient plus à nous faire rire… depuis un certain temps déjà.

La deuxième raison est propre à ce dessin en particulier, que nous allons de ce pas décortiquer avec allégresse. Observons d’abord un détail sans importance, le téléphone de Carlos Ghosn : il est à touches, est muni d’une antenne. Pas très à la pointe du progrès, Carlos. Avec tout le pognon qu’il se fait… Enfin bref. Penchons-nous maintenant sur les méchants Nippons :

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Ils ont tous les deux exactement la même trombine : ronde, à lunettes rondes, avec les deux dents de devant qui dépassent. Ce cliché raciste existe depuis la Seconde Guerre mondiale ; il fut répandu par des dessins satiriques parus dans la presse étasunienne et par un dessin animé, Private Snafu. Créée sur une idée de Frank Capra et notamment dessinée par Chuck Jones (Bip Bip et le Coyotte, Bugs Bunny, Daffy Duck, etc.), cette série animée était exclusivement destinée aux forces armées. SNAFU est une expression militaire qui signifie Situation Normal All Fucked Up, autrement dit Tout est normal, c’est la merde.

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Ces vingt-huit courtes bobines, réalisées de 1943 à 1945, présentaient les mésaventures d’un troufion crétin parfois aux prises avec son redoutable et sanguinaire ennemi, le Jap. Comme le faisait remarquer le réalisateur Guillermo del Toro dans le documentaire Five Came Back sur Hollywood et la guerre, dans Private Snafu, « le portrait de l’Allemagne reste humain. L’ennemi, c’est Hitler, pas la race allemande en elle-même. Mais le Japon est comme une fourmilière dont les membres sont tous aussi pernicieux les uns que les autres. » Et ils ont tous, particulièrement dans l’épisode intitulé Censored, le même visage à lunettes rondes à petite moustache et grandes dents, portrait craché du général Tojo, premier ministre de l’empereur Hiro-Hito :

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Le général Tojo

On retrouve Tojo dans une foultitude de dessins satiriques de l’époque. Il est ci-dessous en compagnie de Hitler et de Mussolini alors qu’on devrait voir à leurs côtés le big boss japonais, l’empereur Hiro-Hito. Bah ! Pas grave, ils se ressemblent tous, ces Faces de citron !

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L’empereur Hiro-Hito

Le général Tojo servit de modèle au dessinateur Jack Campbell quand il créa vers 1942 le personnage de Tokyo Kid, commandé par Douglas Aircraft. Ses images parurent en affiches et dans la presse. Florilège :

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Tokyo Kid, c’est l’enfoiré d’Jap par excellence. L’ennemi intime de Snafu et de tous les braves pioupious amerlocains embarqués dans la guerre du Pacifique. Le personnage sera plus ou moins fidèlement repris par quelques autres illustrateurs :

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C’est ce Japonais générique, bourré de clichés, cette effigie éminemment raciste que reprend Plantu, plus de soixante-dix ans après les Amerlocains. Comme si Carlos Ghosn était, à l’instar des victimes de Pearl Harbor, une proie innocente tombée dans les griffes acérées de ces maudits Japs qui auraient dû être effacés de la surface du globe à coups de bombes A quand il était encore temps.

Et la seconde case, direz-vous ? Qu’est-ce qu’elle vient faire là ?

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Pourquoi Plantu a-t-il eu l’idée d’associer Carlos Ghosn arrêté par les Nippons à son avocat otage des Gilets jaunes ? À cause de la couleur. Jaune. Les Japs ont le teint jaune, vous avez remarqué ? Des vraies Faces de citron.

C’est ce que rappelle cette superbe affiche à caractère éducatif nous montrant une belle rousse amerlocaine 100% WASP aux prises avec un Jap des plus jaunâtres :

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Étonnant, non ?

 

CADEAU BONUS

Comment distinguer les Japs des Chinois ?

Le 22 décembre 1941, le magazine Life publiait un article intitulé How to Tell Japs from the Chinese (Comment distinguer les Japs des Chinois). L’affaire était d’importance : si les premiers étaient les ennemis, les seconds faisaient partie des forces alliées et il fallait bien faire attention à ne pas coller n’importe qui dans les camps de détention sis en Californie, seuls les Japs ou les personnes d’origine japonaise y avaient droit. Or donc, Life enseignait sur deux pages et avec une subtilité rarement égalée comment faire la différence entre les braves Chinetoques et les Faces de citron, que l’Amerlocain moyen avait légèrement tendance à confondre (mais il avait des excuses, tous ces bridés se ressemblent) :

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Le texte intégral de ces deux édifiantes pages est par là.

mercredi 14 novembre 2018

Un petit pan de mur jaune, puis vert

Cette publicité (pas neuve) pour Veuve Clicquot, vue dans M, le magazine du Monde de cette semaine :

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Si la marque de champ’ justifie le petit pan de mur jaune en rappelant que c’est la couleur de son étiquette, il est plus difficile d’expliquer la présence de la jeune femme écrivant, sinon en avouant qu’il s’agit là d’un pur plagiat dont les publicitaires sont coutumiers. La marque plagiée est le chocolat Menier ; l’affiche, dessinée par Firmin Bouisset, date de 1892 :

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La première réclame pour cette marque fut réalisée en 1879 par Achille Lemon (alias Uzès). Elle nous montrait un tout jeune peintre passablement dévêtu, qui écrivait sans autorisation ses slogans sur un mur :

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De nos jours, ce petit salopiot devrait s’acquitter, selon l’article 322-1 du code pénal alinéa 2, d’une amende de 3750 euros assortie d’une peine de travaux d’intérêt général.

L’illustration d’Uzès fut, vers 1890, pompée par le chocolat Poulain :

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Firmin Bouisset la reprit pour le compte du chocolat Menier en 1892, mit en scène sa propre fille vue de dos qui écrivait le slogan :

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Firmin Bouisset et sa progéniture

Il déclina ce concept sous plusieurs formes, dont voici trois exemples :

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Le fond jaune utilisé par Firmin Bouisset venait de la couleur du papier qui enveloppait le chocolat. La typographie en blanc sur fond bleu alliée au jaune avait des sources plus lointaines, la Hollande exactement, et plus précisément Vermeer qui utilisa la combinaison bleu-jaune à plusieurs reprises. Avec, notamment, La Laitière (vers 1658) et La Jeune Fille à la perle (vers 1665) :

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Remercions Chambourcy puis Nestlé, sans qui la laitière serait restée inconnue

Ces enfants devant un petit pan de mur jaune avec une typographie bleue furent bien vite copiés (on oublia l’alliance blanc-bleu qui faisait trop penser aux carreaux de Delft). Deux exemples parmi d’autres, avec les chocolats Lombart et Suchard :

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De nombreuses autres marques vendant du chocolat reprirent l’association bleu-jaune, en oubliant les gamins de dos. Voici donc les chocolats Turenne, Nescao de Nestlé (Nescao a été remplacé par Nesquik, qui continue d’utiliser le même code couleurs) et Banania, dont le visuel le plus connu date de 1915 :

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Cela n’empêcha pas la marque Menier de décliner sa fillette de dos tout au long des années :

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Affiche d’O.Gus, 1930

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Affiche de William Pera, 1948

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Affiche de 1964

Aujourd’hui, le petit pan de mur jaune sert à fourguer du champ’, entre 36 et 56 euros la bouteille ; la plaque de chocolat Menier coûte environ 1,80 euro, le mur est devenu vert.

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mardi 6 novembre 2018

Une gamine inquiète

Aujourd’hui ont lieu les élections de mi-mandat aux États-Unis (midterms) au cours desquelles les Américains vont renouveler ou réélire tous les membres de la Chambre des Représentants, un tiers des membres du Sénat, et les deux tiers des gouverneurs. Ils voteront également pour désigner qui sera chargé de certaines fonctions locales, et participeront à des référendums locaux. Ce jour est d’importance, puisqu’à son issue l’on saura si Trump pourra ou non appliquer son programme pour les deux ans à venir.

Le 2 novembre dernier, la statue intitulée Fearless Girl (la gamine sans peur), située non loin de Wall Street à New York, fut revêtue d’un gilet pare-balles sur lequel était inscrit #FearfulGirl (la gamine inquiète) :

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La police intervint une heure plus tard, ôta ledit gilet. Cette intervention était l’œuvre d’un artiste nommé Manuel Oliver, père de l’une des dix-sept victimes de la tuerie perpétrée le 14 février 2018 dans le lycée Marjory Stoneman Douglas sis à Parkland (Floride). Il entendait manifester, à l’occasion de la campagne électorale, contre la prolifération des armes qui engendre des tueries au sein des  établissements scolaires et ailleurs.

En septembre dernier, Manuel Oliver avait également créé, à l’aide d’une imprimante 3D, une série de dix statues identiques intitulées The Last Lockdown (le dernier confinement).

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Elles furent exposées dans dix circonscriptions où les politiciens sont actuellement soutenus par le lobby pro-armes.

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La semaine dernière, Manuel Oliver avait installé à Times Square une autre statue en 3D représentant son fils Joaquin (regardez cette intéressante vidéo).

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Si Manuel Oliver a réalisé toutes ces sculptures grâce à une imprimante 3D, ce n’est pas à cause de sa facilité d’emploi mais pour attirer l’attention sur le fait que l’administration Trump a tenté d’autoriser la publication de plans permettant à tout un chacun de fabriquer, à l’aide de ce genre d’imprimante, un pistolet en plastique indétectable baptisé Liberator. Pour l’heure, un tribunal de Seattle a approuvé la demande des procureurs de huit États et de Washington DC, qui souhaitaient que soit bloqué ce projet. Mais rien n’est acquis.

Actuellement, ce sont entre 265 et 357 millions d’armes qui circulent aux États-Unis, pour seulement 317 millions d’habitants (estimation du Washington Post datée de 2015). Depuis le 1er janvier de cette année, 8 481 personnes ont été tuées. Au 31 décembre, elles seront environ 10 000. Soit plus de vingt-sept morts par balle et par jour, dont vingt-deux enfants. De quoi rendre les gamines inquiètes.

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dimanche 4 novembre 2018

Trick or Trump!

La couverture du dernier New Yorker en date (5 novembre 2018) affiche une illustration de Mark Ulriksen mettant en scène Donald Trump le soir d’Halloween. Elle est intitulée Boo!

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On y voit donc Trump apparaissant au bout d’une rue, un soir d’Halloween. Il avance sur la chaussée, l’air satisfait, tenant dans ses mains des citrouilles débordantes de bonbons. Au premier plan de l’image s’enfuient trois enfants déguisés. L’un porte un masque d’Anonymous (reprise du masque de V pour Vendetta, bande dessinée d’Alan Moore s’inspirant elle-même de la vie de Guy Fawkes, voir par là) ; le deuxième porte un masque de Scream (inspiré par Le Cri d’Edvard Munch) ; le troisième est déguisé en diable. Tous trois s’enfuient, terrorisés, à la vue de Trump. Derrière eux, sur le trottoir, un chat noir. Si au moins il avait traversé la rue pour porter un mauvais sort à ce sinistre Président ! Mais non, il est seulement saisi de peur en entendant les enfants qui s’enfuient en hurlant. Car c’est vers eux que se dirige son regard. Et non pas vers le Président orange comme une citrouille qui, après tout, n’est pas si méchant.

Que dire de cette image, sinon qu’elle nous présente Trump pratiquant un jeu d’un soir faussement effrayant, un jeu d’enfants avides de sucreries. Boo! s’intitule-t-elle. Pas de quoi fouetter un chat. Cette illustration, qui aurait également pu s’intituler Trick or Trump, est en somme un gag sans importance, un aimable cartoon d’où la politique est totalement absente. On rigole et l’on s’amuse avec l’image du Président placé dans l’actualité d’Halloween, et basta. C’est un truc classique des dessinateurs de presse que de relier deux événements ou deux personnages qui n’ont rien à voir entre eux, sinon la proximité temporelle (Plantu a basé l’essentiel de sa carrière sur cette combine). Dans le cas qui nous occupe, cela revient à évacuer tout regard politique, à ne pas s’engager, à ne pas dénoncer. Que dire sinon que cette position très contestable est en elle-même un geste politique ? Un geste qui consiste à banaliser le personnage, son discours et ses actes politiques hautement toxiques, lesquels disparaissent ainsi par enchantement dans le soleil couchant d’Halloween. Boo! nous dit le titre. Et l’on rit de bon cœur en oubliant le caractère extrêmement dangereux de Trump, “bon client” des dessinateurs de presse.

On aurait pu s’attendre à ce que ce lamentable Boo! paraisse dans un organe peu engagé politiquement, voire dans un magazine au service de la droite ne dédaignant pas une légère touche d’humour. Sauf que non : il paraît à la une du New Yorker, fer de lance de la gauche intellectuelle américaine. Et l’on se demande alors comment Françoise Mouly, directrice artistique, a pu accepter de publier en guise de couverture une image aussi pernicieuse, en contradiction totale avec le contenu du magazine dont elle est la responsable visuelle.

vendredi 2 novembre 2018

Red Dead Redemption II, sauce tomate et vodka

Le jeu Red Dead Redemption II vient de paraître, avec force publicité. Aussi, jetons un œil sur sa couverture et sur une paire de bidules promotionnels associés. Le personnage figurant sur la couverture est peut-être directement issu d’un western-spaghetti, c’est bien possible (le  rédacteur de ce billet parfumé à la poudre n’a pas eu, à sa grande honte, le courage de revisionner une dizaine de bobines avant d’écrire ces quelques lignes).

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Cela dit, la position dudit personnage rappelle celle de L’Inspecteur Harry de Don Siegel, incarné par Clint Eastwood. Caméra subjective - le spectateur à la place de la future victime - canon du revolver menaçant en très gros plan :

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La bobine du cowboy, elle, pourrait bien avoir été inspirée par celle de Gian Maria Volontè dans Pour une poignée de dollars de Sergio Leone. On se souviendra du duel final qui l’opposera à Lee van Cleef, avec encore une fois Eastwood, cette fois-ci en simple témoin. On remarquera la cartouchière en bandoulière sur les deux images :

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Sous ce potentiel flingueur apparaissent les silhouettes de cavaliers. Ils sont au nombre de sept, comme Les Sept Mercenaires de John Sturges :

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Les références s’empilent. Et ce n’est pas fini. Une image promotionnelle de Red Dead Redemption II est le décalque pur et simple de l’affiche de Mon nom est Personne de Sergio Leone encore, avec Terence Hill :

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La sortie de Red Dead Redemption II est accompagnée par la parution de multiples produits dérivés sans aucun intérêt, sauf un. Il s’agit d’un somptueux tapis en laine, que voici :

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On y retrouve les silhouettes des cavaliers figurant sur l’image en couverture du jeu. Des cavaliers sur fond rouge, chevauchant des bandes horizontales noires, jaunes et blanches. Évocation d’une autre image célèbre n’ayant aucun rapport avec le western puisqu’il s’agit de… La Charge de la cavalerie rouge peinte par Kasimir Malevich entre 1928 et 1932 :

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Dans le tableau de Malevich, les Rouges chevauchant une terre abstraite constituée de bandes de couleur chassent les Blancs vers l’ouest lointain. Revenons maintenant au personnage figurant sur la couverture de Red Dead Redemption II. Il pointe son flinguot vers nous, s’apprête à nous dézinguer :

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C’est exactement ce qui se passe dans le plan final du Vol du grand rapide (The Great Train Robbery), qui n’est rien d’autre que le tout premier western. Il fut réalisé en 1903 par Edwin Stanton Porter et Wallace McCutcheon. L’ultime plan de cette bobine muette nous montre en effet un hors-la-loi qui vide impassiblement son six-coups sur nous et qui continue ensuite d’appuyer sur la détente de sa pétoire alors que le barillet est vide. L’effet fut, dit-on, aussi saisissant que l’Arrivée d’un train en gare (La Ciotat) des frères Lumière et de 1896 :

Blam ! Blam ! Blam ! Blam ! Blam ! Blam ! Encore un peu de vodka avec vos spaghetti ?

mardi 16 octobre 2018

On the road again

La semaine dernière est sortie sur nos écrans une bobine de Mélanie Laurent intitulée Galveston. C’est une histoire de fuite en voiture, autrement dit un road movie. L’un des grands genres du cinéma amerlocain. L’affiche reproduit le cliché habituel, celui d’une voiture le plus souvent à l’arrêt avec un ou deux personnages appuyés contre elle :

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Le tout premier road movie est peut-être Les Raisins de la colère (The Grapes of Wrath) de John Ford (1940), d’après le livre de John Steinbeck :

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Viennent ensuite Bonnie & Clyde d’Arthur Penn (1967) et Easy Rider de Dennis Hopper (1969) :

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Ces deux films représentent les deux principales tendances du road movie : la fuite éperdue conduisant inéluctablement à mort, et la balade sans but (qui peut aussi conduire à la mort, eh oui c’est bête, hein). Au rayon fuite-éperdue, on citera La Balade sauvage (Badlands) de Terrence Malick (1973), Thelma et Louise de Ridley Scott (1991) et La Poursuite infernale (Highwaymen) de Robert Harmon (1984) :

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On notera que le titre français de cette obscure bobine reprend le titre français d’un fameux western, My Darling Clementine de John Ford (1946). Comme par hasard.

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Au rayon balade-sans-but on citera, entre autres, Stranger than Paradise de Jim Jarmusch (1984) et Sur la route de Walter Salles (2012), d’après le texte de Jack Kerouac :

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Les Raisins de la colère, premier road movie d’après nos services, se rattachent plutôt à une autre tradition, celle du film de western avec convoi de joyeux migrants en route pour un horizon meilleur à l’ouest toute, où il y a sûrement du nouveau. Avec, dans le décor, d’impitoyables Indiens prêts à tout pour violer la femme blanche et siffler tout le whisky et même l’alcool à 90° du vieux toubib alcoolo. C’est, par exemple, Le Convoi des braves (Wagon Master) de John Ford (1950) :

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Ou bien c’est une diligence attaquée par d’autres Indiens, non moins impitoyables. Et l’on se retrouve alors dans une fuite éperdue, celle de La Chevauchée fantastique (Stagecoach) de John Ford (1939) :

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On pourrait encore citer des tas d’autres films amerlocains. Ceux qui mettent en scène un adulte, un enfant et une voiture : Honkytonk Man (1982) et Un monde parfait (1993) de Clint Eastwoood ; ou bien ceux qui montrent sur leurs affiches des personnages et une voiture mais qui ne sont pas forcément des road movies : Little Miss Sunshine, The Dukes of Hazard, The Blues Brothers, Footloose, Kilomètre zéro, Go Fast, Smokey and the Bandit, etc. Mais il faut que je vous laisse, il y a mon bus qui arrive. Atchao.

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samedi 13 octobre 2018

On ne va pas chinoiser pour si peu !

Le 9 octobre dernier, Le Monde publiait une tribune rédigée par un collectif de scientifiques intitulée Climat : « Freiner la croissance de la population est une nécessité absolue ». Le quotidien annonça la parution de cette tribune sur Twitter, avec la photo ci-dessous nous montrant une tripotée de gamins asiatiques :

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Après recherche, il apparaît que ces enfants sont des tibétains, photographiés au Tibetan Children Village de Choglamsar en Inde.

Plus tard le même jour, le site d’Europe 1 reprenait cette tribune dans une version abrégée intitulée Climat : des scientifiques appellent à freiner l’essor démographique. Avec pour illustration la photo ci-dessous nous montrant des bébés asiatiques déguisés en empereurs chinois pour on ne sait quelle raison :

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Cette photo, prise au Paolo Hospital de Bangkok, est souvent utilisée par Europe 1 pour illustrer des articles traitant de la natalité. À propos d’un Japonais qui obtient le droit de garde de 13 enfants nés de mères porteuses en Thaïlande, ou de la France championne d’Europe des naissances hors mariage (où la coutume consiste à déguiser les nouveaux-nés en petits Puyi).

Mais revenons à notre sujet. Le lendemain, 10 octobre, UP’magazine publiait un article sur le même thème. Avec, là encore, des bébés asiatiques, très probablement chinois (on trouve cette photo sur des sites de l’Empire du Milieu) :

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Le surlendemain, 11 octobre, Breizh-Info reprenait à son tour la tribune du Monde avec en ouverture une photo de foule évidemment asiatique :

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Cette image, dénichée sur Wikipedia, a été prise dans le métro de Taipei (Taiwan) en 2005, la veille au soir du Nouvel An.

Or donc, des enfants tibétains, thaïlandais ou chinois et des adultes taïwanais pour illustrer une tribune traitant du surpeuplement en Asie. Quoi de plus normal ? Sauf qu’il n’en est rien. La brochette de scientifiques signataires de ce texte évoquent en vérité les dernières prévisions démographiques de l’ONU, plutôt alarmistes : « Tous les continents sont concernés, mais l’Afrique concentrera un peu plus de 50 % de cette croissance d’ici à 2050 et plus de 85 % d’ici à 2100 ». Le texte s’attarde ensuite sur la conférence de Ouagadougou (Burkina Faso) de juillet 2017, au cours de laquelle dix-sept pays africains « se sont engagés à œuvrer pour faire baisser leurs indices de fécondité respectifs à trois enfants par femme au plus d’ici à 2030 ». L’Afrique est au cœur de cette tribune. L’Afrique, pas l’Asie.

Alors pourquoi se servir de photos d’Asiatiques pour illustrer un texte essentiellement consacré à la démographie en Afrique dans lequel les mots Asie, asiatique, Chine ou Chinois sont totalement absents ? Parce qu’afficher des multitudes d’enfants ou d’adultes noirs serrés comme des sardines aurait pu être jugé un tantinet raciste sur les bords. Mais choisir des photos d’Asiatiques - sous-entendu des Chinois car ces gens se ressemblent tous - pour illustrer le sujet passe comme une lettre à la poste au prétexte que la Chine est le pays le plus peuplé du monde. Et tant pis si cette tribune ne les concerne en rien. On ne va pas chinoiser pour si peu !

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