mercredi 24 avril 2019

Chic ! revoici le temps des élections !

Chic ! revoici le temps des élections et de leurs affiches toujours inventives qui vont enfin apporter un peu de vie sur nos panneaux municipaux encombrés d’annonces de vide-greniers, nos murs lépreux où il est interdit d’afficher - loi du 29 juillet 1881 - et nos palissades clamant l’arrivée du véritable cirque Zavatta. Commençons avec celle de Ian Brossat, candidat PCF :

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Une bien belle affiche que voilà, entièrement pompée sur celle de la candidate américano-démocrate Alexandria Ocasio Cortez qui sera élue en novembre 2018 à la Chambre des représentants des États-Unis :

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Les titres en oblique posés sur une espèce de bannière ne sont pas une nouveauté, loin s’en faut, on en trouve un peu partout à toutes époques puisqu’ils trouvent leur origine dans les phylactères peints sur les manuscrits à peinture médiévaux. Deux exemples avec cette image extraite d’un évangéliaire du XIIe siècle et cet emballage de cigarettes britiches datant des environs de 1900 :

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Cela dit, l’affiche d’AOC (Alexandria Ocasio Cortez) n’est pas très originale non plus puisqu’elle s’inspire très probablement de la couverture de Greatest Hits, un bouquin publié par Laura Barnett en mars 2018 dans la foulée de son bestsellère The Versions of Us, paru en 2015 :

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Rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme voire se copie à l’envi. Ainsi, The Versions of Us a engendré un bâtard né en 2017 sous la plume de Francesca Hornak, Seven Days of Us. Quasiment le même titre, également apposé sur une bannière, courbe celle-là :

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Des titres de bouquins ricains sur des bannières courbes ou pas courbes, on en trouve des palanquées. En voici un courbe daté de mai 2015, et un pas courbe de février 2017 :

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L’édition française n’est pas en reste, puisque dès 2011 un titre en bannière pas courbe décorait un magnifique ouvrage, bientôt suivi en 2013 et 2017 de deux petits frères tout aussi merveilleux, extraordinaires, bouleversifiants. Ces trois somptueux livres d’art sont toujours disponibles à la vente chez votre libraire favori :

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Puisque nous voilà de  retour dans la mère patrie, admirons la rapidité des colleurs d’affiches électorales œuvrant pour Benoît Hamon, qui ont prestement quoique partiellement recouvert celles de Ian Brossat :

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Encore de la titraille en bannière oblique, eh oui ! apposée au-dessus d’un candidat dont le regard est fixé sur la ligne bleue des Vosges. Rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme voire se copie à l’envi, et c’est pas fini.

samedi 20 avril 2019

Quand François Ruffin s’emmêle les pinceaux

François Ruffin publia en novembre 2017 la vidéo de l’une de ses interventions à l’assemblée nationale, Dieu est mort, vive l’art ! Quand mécénat et évasion fiscale font bon ménage. Suite aux remous concernant les dons pharamineux des sieurs Arnault, Pinault et autres Bettencourt pour la restauration de la cathédrale Notre-Dame de Paris, ladite vidéo fut récemment rappelée à notre bon souvenir et sur Twitter grâce à un proche du député LFI, Sylvain Laporte.

Ruffin y dénonce LVMH qui crée une fondation pour l’art, alors qu’elle est l’entreprise française qui possède « le plus de filiales dans les paradis fiscaux », se pose la question du rôle de l’art dans ce contexte : « Dieu est mort (…) l’Église ne remplit plus sa fonction, celle de laver les péchés [par] le menu commerce des indulgences (…) quand les vieillards terminaient leur existence, il fallait qu’ils viennent laver leurs péchés. Comment ça se faisait ? Par l’Église. Ça ne fonctionne plus comme ça. Et l’art remplit cette fonction qui est de venir offrir une virginité. Parce que celui qui, comme aujourd’hui Bernard Arnault, vient délivrer des centaines de millions sur l’art, ne peut pas être complètement mauvais. Alors que dans le même temps sa fortune peut être bâtie sur le mensonge (…), née de délocalisations en série, voire de placement de sa fortune dans des paradis fiscaux. »

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Si François Ruffin avait totalement raison lorsqu’il dénonça cette hypocrisie consistant à pratiquer le mécénat artistique tout en planquant ses picaillons dans des paradis fiscaux, il se mélangea un tantinet les pinceaux quant aux indulgences, qui n’étaient pas spécialement accordées en fin de vie. Et surtout, quant au rôle de l’art et du mécénat dans les siècles passés.

L’art en général - et la peinture en particulier - servit de tout temps les intérêts des puissants ; il leur permettait de rappeler à l’Église et au bon peuple leur profonde piété, ainsi que leur pouvoir absolu. Commander de la peinture n’était bien souvent qu’une opération de com’. Illustrons le propos avec quelques exemples issus du XVe siècle, à la toute fin du Moyen Âge.

En ces temps anciens où l’on construisait des cathédrales même pas foutues de tenir huit cents ans, les puissants commandaient aux peintres des portraits qu’ils accrochaient dans leur salle à manger, mais aussi des tableaux destinés à décorer les églises. Ils n’oubliaient pas de s’y faire représenter afin que personne n’oublie qu’ils étaient les donateurs, qu’ils étaient pieux, et qu’ils avaient suffisamment de fric pour commander la réalisation d’une telle œuvre. Voici une Adoration des bergers réalisée vers 1475 par Hugo van der Goes :

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Cette très estimable peinturlure, qu’on appelle plus communément Triptyque Portinari, fut commandée au peintre par Tommaso Portinari. Issu d’une famille florentine de commerçants et de banquiers, le sieur Tommaso dirigeait l’agence brugeoise de la banque des Médicis. Il fut également le banquier de Charles le Téméraire, puis de l’empereur Maximilien Ier. Tommaso, sa femme et ses trois enfants sont représentés sur le triptyque ; le banquier et ses deux fils sur le volet de gauche, sa femme et sa fille sur le volet de droite. En signe de piété, mais aussi pour qu’on les repère immédiatement, ils sont représentés plus petits que les personnages bibliques. On notera au passage l’opération de com’ parfaitement réussie, puisque la postérité a retenu le nom de la famille au lieu du sujet de l’œuvre ! 

Parfois, les donateurs étaient peints de la même taille que les personnages bibliques. Cette Résurrection de Lazare, réalisée vers 1455-1460 par Colin d’Amiens, nous les montre comme précédemment : l’homme à gauche et la femme à droite, tous deux agenouillés. Devant elle, contre la dalle de la tombe, est posé un blason qui n’a pu être identifié à ce jour. On ne connaît donc pas l’identité de ces commanditaires, de ces donateurs. Mais leurs contemporains savaient bien de qui il s’agissait ! Et même s’ils ne reconnaissaient pas le couple qu’ils n’avaient peut-être jamais rencontré, le blason, visible dans toute la région, leur était bien connu.

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Le blason pouvait parfois prendre une place assez importante dans l’œuvre. Ainsi, dans cette Nativité peinte vers 1480 par Jean Hey, alias le Maître de Moulins. Le donateur est le cardinal Jean Rolin, représenté à droite avec son petit chienchien. Derrière lui est accroché son “logo”, surmonté du galure pourpre et cardinalice :

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D’autres fois, seul le blason figurait sur l’œuvre. Comme dans cette Vierge à l’enfant avec quatre saints peinte par Rogier van der Weyden vers 1450. Au bas du tableau figure le blason à fleurs de lys de la ville de Florence, fief des Médicis qui commandèrent probablement cette oeuvre au peintre quand il se rendit en Italie. À moins qu’elle ait été commandée par une famille de Louvain qui possédait le même blason, argent à fleur de lys florencé gules. On n’en sait rien, le mystère demeure.

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Tout ça pour dire que depuis la plus haute Antiquité ou presque, l’art servit aux puissants à afficher leur fortune, leur pouvoir et leur soi-disant soumission à l’Église, seule grande concurrente. Ils se faisaient représenter sur les œuvres, et/ou y faisaient apposer leur blason, leur logo, afin que chacun les reconnaisse. Les puissants de nos jours ne procèdent pas différemment. Ils créent des fondations, sponsorisent des expositions en n’oubliant pas d’apposer leurs logos. On remarquera notamment ceux de la banque ING et de Total dans les affiches ci-dessous :

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Et pour ne point déroger à la tradition car il n’y a rien de tel que la tradition quand elle est assortie d’une pointe de modernité, ils détournent du pognon comme le fit le banquier Tommaso Portinari qui mena à la faillite l’agence brugeoise de la banque des Médicis, ou comme Nicolas Rolin, chancelier de Philippe le Bon, qui fut de très loin le plus grand prévaricateur de son siècle. 

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La Vierge au chancelier Rolin par Jan van Eyck, 1435

jeudi 11 avril 2019

Les hachures de Léonard, ou Pour se fourrer le doigt dans l’œil jusqu’au coude, quelle main doit-on utiliser ?

Quand un musée, un historien de l’art ou un olibrius quelconque veut faire parler de lui dans les gazettes, il diffuse un pseudo-scoupe relatif à Léonard de Vinci. La recette, éprouvée à 125% TTC, prouve encore ces jours-ci sa redoutable efficacité avec la diffusion d’une dépêche AFP : « Les spécialistes s’en doutaient mais des chercheurs du célèbre Musée des Offices de Florence assurent en avoir la preuve : Léonard de Vinci était ambidextre ». Mazette. Ladite dépêche a bien sûr été immédiatement reprise par la presse ; France Info, BFM, Le Figaro, etc.

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Examinons les points principaux de ce scoupe à deux centimes d’euro. Léonard de Vinci « était capable d’écrire, de dessiner et de peindre aussi bien de la main gauche que de la main droite », nous dit-on.

« Pour arriver à cette conclusion, l’institut de recherche et de restauration du musée a longuement étudié le dessin intitulé Il Paesaggio (Le paysage de la vallée d’Arno), la plus vieille œuvre du maestro toscan. » Le voici :

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« Ce sont deux inscriptions, l’une au recto, l’autre au verso, qui ont fait l’objet de toutes les recherches. Les analyses scientifiques ont permis de déterminer qu’elles avaient été rédigées toutes deux de la main de Léonard De Vinci, et surtout que l’une l’avait été de sa main gauche, l’autre de sa main droite. »

« Le rapport fait aussi état de la découverte, grâce à une lampe infrarouge, d’un dessin encore inconnu au verso de l’œuvre. “Ce qu’ont révélé ces analyses est vraiment spectaculaire, maintenant nous savons que Léonard travaillait avec ses deux mains, et pas seulement avec sa main gauche, pour laquelle il était connu”, a commenté Eike Schmidt, directeur du Musée des Offices de Florence, dans un communiqué. »

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Drawing Hands par M.C. Escher, 1948

On aimerait connaître le détail de ces analyses permettant de conclure que l’écriture du verso a été réalisée de la main droite. Et pourquoi pas de la gauche ? Quant à l’affirmation selon laquelle Léonard peignait des deux mains, sur quoi repose-t-elle ? Doit-on comprendre que les “experts” ont pu déterminer quelles parties du dessin avaient été effectuées avec la main gauche et quelles parties avec la main droite ? De cela on va reparler dans pas longtemps, mais terminons avec cet ultime extrait :

« Les personnes ambidextres sont extrêmement rares et sont en fait souvent des gauchers contrariés. Selon l’historienne italienne Cecilia Frozinini, c’était bien le cas de l’auteur de la Joconde : “Il est né gaucher mais il a appris à écrire de la main droite dès son plus jeune âge”. »

Saperlipopette ! Ça c’est de l’info exclusive ! L’historienne a dû recueillir des confidences de la nounou de Léonard ou tomber sur son journal intime pour affirmer une telle chose ! Et décréter que l’ambidextrie est le plus souvent le fait de gauchers contrariés, c’est ne rien connaître en la matière. Allez, oublions un instant le Toscan de service, et prenons mon très intéressant cas personnel pour démontrer que l’historienne italienne Cecilia Frozinini est une buse.

Je dessine et je peins à peu près comme Léonard, qui m’a beaucoup copié par anticipation. Et je suis gaucher pas contrarié pour un sou, sauf quand on vient me chercher des poux dans la tête.

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J’ai toujours écrit et dessiné de la main gauche, la majorité de mes gestes sont effectués avec cette main. La majorité, pas la totalité. Je suis donc un chouia ambidextre. Les gestes que je confie à la main droite n’ont pas été appris, ils se font naturellement. D’autre part, il en existe certains que je peux faire indifféremment des deux côtés. Des tas de gestes, en fait, que je découvre de temps à autre, par hasard. Car le corps, qui a pris des habitudes, n’éprouve pas forcément le besoin d’en changer. Mais je peux, par exemple, manier la souris d’ordi, un tournevis ou une petite cuiller indifféremment des deux mains, et dessiner de la main droite à peu près comme je le fais avec la gauche. Cette particularité m’est apparue il y a trente ans environ. Sur le moment j’ai trouvé ce petit jeu amusant, puis je m’en suis lassé. Aujourd’hui je recommence avec ce double croquis à la chinoise, réalisé en alternance avec les deux mains. À gauche avec la main… droite ! et à droite avec la main gauche (mais sans faire les pieds au mur) :

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Les deux images sont équivalentes alors que, je le rappelle, je ne me suis jamais entraîné pour parvenir à ce résultat, je n’avais pas pratiqué cet exercice depuis trente ans. Je mets maintenant au défi n’importe quel scientifique de déterminer quel croquis a été fait avec quelle main. D’ailleurs je vous ai menti, c’est la peinturlure de gauche qui a été exécutée avec la main gauche, et celle de droite avec la main droite. Ou le contraire. (Qu’il est taquin !)

Pourquoi en suis-je venu à raconter mes petits exploits manuels ? Pour prouver qu’il est, dans certaines conditions, impossible de déterminer si un dessin ou une peinture ont été exécutés de la main droite ou de la main gauche. Certains scientifiques ou historiens de l’art croient pourtant affirmer le contraire. Pas plus tard que le mois dernier, d’autres zozos, chargés de faire la publicité d’une exposition qui aura lieu au château de Chantilly l’été prochain, ont lancé un Scud à la sauce Léonard qui a notamment été repris par France Culture : La Joconde nue de Chantilly est-elle vraiment de Léonard de Vinci ?

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Je vous extrais la substantifique moelle de cet article : après de nouvelles analyses on n’en sait pas beaucoup plus, tout juste a-t-on découvert grâce à l’infrarouge et « de façon assez ténue, assez fugace, des hachures de gaucher caractéristiques du maître. Tous ses dessins (et pas ses peintures) sont systématiquement hachurés de la même façon : du haut à gauche vers le bas à droite. (…) Il y a donc “des présomptions de présence de la main de Léonard de Vinci dans ce carton” selon Bruno Mottin. (…) Mais rien n’est certain, car d’autres artistes gauchers ont travaillé de la même façon, reconnaît-il toutefois. “Ce n’est donc pas l’argument absolument convaincant car Francesco Melzi, qui était un élève de Léonard, faisait lui-même des dessins de gaucher. On peut se poser la question à son sujet et c’est pour cela que nous restons ouverts dans l’hypothèse.” »

Oh qu’il est beau ce pétard mouillé ! Lequel prend pour base une affirmation des plus douteuses, celle qui consiste à “reconnaître” des hachures de gaucher caractéristiques allant du haut à gauche vers le bas à droite. En ce qui me concerne, mon sens préféré pour tracer des hachures est celui partant du haut à droite se dirigeant vers le bas à gauche. En deuxième position vient le sens bas droite-haut gauche. C’est-à-dire, dans les deux cas, un trait partant de la droite. Parce que c’est le plus naturel pour un gaucher. C’est pour cette même raison que Léonard (et moi-même, toujours aussi modestement) écrivons facilement de droite à gauche, en miroir. Non vraiment, le sens haut gauche-bas droite n’est pas le plus instinctif pour un gaucher. Il l’est, en revanche, pour un droitier.

En vérité, la seule question qui mérite d’être posée est celle-ci : pour se fourrer le doigt dans l’œil jusqu’au coude, quelle main doit-on utiliser ?

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vendredi 5 avril 2019

Vous avez le droit de garder le silence

La police parisienne est en train de changer son parc automobile, de s’équiper de voitures 100% électriques. Des Volkswagen e-Golf dont les premières furent livrées en février 2018, mais aussi des Passat GTE, hybrides rechargeables :

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Les performances techniques desdites bagnoles ont été évoquées en long et en large dans la presse…

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Extrait de L’Usine Nouvelle

… qui a oublié d’évoquer leur livrée, nostalgique rappel des voitures-pie du temps des flikaképi. On se souviendra de la toute première d’entre elles, la 4CV Renault, née en 1955 :

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Elle sera suivie par la Dauphine Renault itou, puis par toute une flopée d’autres charrettes françaises…

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… dont le célèbre panier à salade, le Tube Citroën :

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Quand ce constructeur lança en 1994 son premier monospace, les publicitaires récupérèrent le panier à salade pour en faire un digne ancêtre de ce nouveau type de caisse, « c’est citroën en Premier Qui A eU L’idée dU monOSPACe » :

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On notera la typographie machine à écrire, clin d’œil aux rapports que les flics tapent d’un doigt sur des bécanes dont certaines touches sont coincées. Vingt-quatre ans plus tard, en février 2018, on eut droit au même type d’humour chaussettes-à-clous avec cette pub concoctée pour Volkswagen qui se vantait d’avoir remporté le marché des tires électriques pour poulets, « Vous avez le droit de garder le silence. » :

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Dans les manifs, aujourd’hui, on en rigole encore.

lundi 1 avril 2019

Ô bagnole électrique, j’écris ton nom, Liberté

Vu ce ouiquinde sur un abribus, cette réclame pour un service de location de voitures électriques à Paris :

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Une vraie mine pour apprenti dépiauteur d’images, on ne sait par où commencer ! Allez, lançons-nous et décodons à plein tube. Observons d’abord une espèce de fil électrique indiquant un parcours effectué dans Paris. On distingue dans ses circonvolutions deux visages s’embrassant, à la manière des portraits dessinés par Jean Cocteau :

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Remarquons ensuite le bleu-blanc-rouge partout, et notamment dans les épingles “Vous êtes ici”. Comme si louer une bagnole électrique était un geste patriote, un geste citoyen pour, comme disent les hypocrites, « sauver la planète » alors qu’ils ne songent qu’à se sauver eux-mêmes :

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Encart publicitaire

Les heureux abonnés à Arrêt sur images pourront lire ou relire
ma piquante chronique sur les épingles de positionnement intitulée
Souriez vous êtes référencés, ou l’accès à l’existence par l’épingle.

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Concentrons-nous maintenant sur le slogan “Liberté mon amour”, associé à Paris :

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Alors là, attention ça va deviendre compliqué. Après avoir mentionné le poète Jean Cocteau, le mot “Liberté” peut faire penser à Paul Éluard et à son poème du même nom rédigé en 1942 : Sur mes cahiers d’écolier / Sur mon pupitre et les arbres / Sur le sable sur la neige / J’écris ton nom / blablabla / Liberté. Les mots “mon amour”, dans un contexte parisien, peuvent quant à eux rappeler Joséphine Baker qui chantait J’ai deux amours, mon pays et Paris :

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Paris mon amour, c’est aussi le titre d’un célèbre bouquin de photos de la capitale conçu par Jean-Claude Gautrand en couverture duquel figure un cliché du Café de Flore réalisé par Jeanloup Sieff :

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On voit par là que les pubards qui ont planché sur cette réclame pour Free2Move avaient probablement dans l’idée de faire résonner en nous l’image d’un Paris mythique en noir et blanc, le Paris de la pétillante Joséphine Baker, du surréaliste Paul Éluard et du poète Jean Cocteau, avec une touche de patriotisme bleu-blanc-rouge et d’engagement citoyen par-dessus tout ça. (Quand on pense que Cocteau a pas mal fricoté avec les fridolins, m’enfin bon passons…)

Sans doute pouvons-nous considérer comme ridicule voire insultante cette démarche publicitaire qui consiste à tout récupérer, à tout salir pour vendre n’importe quoi. Ou bien, on peut se dire que c’est l’un des prix à payer pour vivre dans cette société de consommation qui est la nôtre. Encore faut-il que ces publicités soient réalisées avec un minimum de talent. Ce n’est pas vraiment le cas ici, on se croirait devant une réclame de 1960 pour un téléviseur Sidéral de la marque Ribet-Desjardins vanté par Jean Cocteau (encore lui !) qui contemple une diffusion de son film Orphée :

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Les plus attentifs d’entre vous auront remarqué l’image dans l’image dans l’image : celle de Cocteau regardant Jean Marais qui tient un journal faisant la pub d’Orphée avec en photo lui-même et Marie Déa, pendant que François Périer jaloux fait la tête. Finalement, et contrairement à d’autres, elle n’est pas si mal cette réclame !

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vendredi 29 mars 2019

Comme un avion sans ailes

« Airbus recycle des pièces d’avion en meubles design et organise une vente en ligne », nous apprend actuToulouse.

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Photo François Giarraputo / SoFlash Production

Onze designers ont donc planché sur sur ce projet de “surcyclage” (ou recyclage de luxe), baptisé A Piece of Sky, ont réalisé toute une panoplie de meubles et d’accessoires mobiliers. Le fauteuil “Cloud” réutilise une partie du nez d’un Airbus A350, un morceau de réacteur d’A380 a été converti en table, etc. L’ensemble des produits réalisés sera mis en vente à partir de la mi-avril sur le site A Piece of Sky.

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Photo François Giarraputo / SoFlash Production

Pour étonnante qu’elle soit, cette initiative ne constitue pas une première. Il existe un précédent, qui eut pour particularité de modifier à tout jamais l’urbanisme américain. Hein ? Avion, urbanisme, quel est le rapport ? Voici l’histoire : en 1946, l’industrie aéronautique américaine se retrouva avec une énorme quantité de matériel primitivement destiné à la construction des avions de guerre : aluminium, acier et plastiques. Heureusement pour elle, le gouvernement vint à son secours en votant le Veterans’ Emergency Housing Act qui allait lui permettre de recycler ses surplus. « Une trentaine de fabricants d’avions vont bientôt participer au programme gouvernemental de construction de maisons préfabriquées », pouvait-on lire dans un article intitulé L’industrie aéronautique va fabriquer des maisons en aluminium pour les anciens combattants (Aircraft Industry Will Make Aluminum Houses for Veterans) qui parut le 2 septembre 1946 dans le magazine Aviation News. Ladite industrie, qui avait déjà refourgué une partie de son aluminium pour la construction des toits de divers projets immobiliers, trouvait dans cette loi une source supplémentaire de revenus, une véritable aubaine.

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La Fleet House de la Consolidated Vultee Aircraft Corporation, image publicitaire

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Une Fleet House de nos jours

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Lustron Home, image publicitaire

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Lincoln House

Ces maisons à bon marché, d’abord construites par et pour les anciens combattants, attirèrent bientôt la classe moyenne. C’est ainsi que toutes ces baraques Meccano avec téléviseur et barbecue sagement alignées le long de rues tracées à la règle et au compas sur des terrains achetés à peu de frais créèrent une nouvelle forme urbanistique : la banlieue.

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Levittown, Pennsylvanie

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Levittown, Pennsylvanie

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Levittown, Pennsylvanie, visites de maisons témoin, 1953

Cette banlieue bien proprette avec des milliers de tondeuses à gazon dans les garages prit très vite une immense importance dans la culture du pays ; elle inspira la chanson Little Boxes interprétée par Pete Seeger à partir de 1963, sera un personnage à part entière dans Desperate Housewives, Weeds, Edward aux mains d’argent ou encore Bienvenue à Suburbicon.

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William Wyler raconte, dans Les plus belles années de notre vie (The Best Years of Our Lives, 1946), le retour de quatre anciens combattants. À la fin du film, l’un d’eux, ancien membre de l’US Air Force, se rend dans un cimetière d’avions militaires, s’installe dans le poste de mitrailleur d’une épave de bombardier.

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Il fait alors la connaissance d’un ferrailleur qui lui redonne espoir : ces avions ne sont pas mis en pièces pour rien, ils seront bientôt recyclés en matériaux permettant de construire des maisons en kit. Et hop il engage l’ex-aviateur qui, tel un bombardier démembré, se rend compte qu’il a encore sa place dans la société puisqu’il va participer à la construction de l’avenir.

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Si c’est pas beau tout ça ! Ça vaut bien une table basse élaborée à partir d’un hublot !

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jeudi 28 mars 2019

Harriet et le faux-monnayeur

Le National Museum of African American History and Culture sis à Washington DC en Amerloquie expose actuellement un portrait photographique  d’Harriet Tubman. Découvert l’année dernière, ce cliché qui date de 1868-1869 nous montre une Harriet âgée d’une quarantaine d’années.

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Harriet qui ?? Harriet Tubman. Ancienne esclave (née vers 1820, morte en 1913), elle fit s’évader de nombreux esclaves grâce à l’Underground Railroad, réseau de routes clandestines qui permettait de rejoindre la ligne Mason-Dixon, séparation officielle entre le Nord et le Sud. Harriet Tubman lutta également contre le racisme, et fut une active suffragette. À peu près inconnue dans nos contrées, elle est très célèbre aux USA. Tellement célèbre qu’en 2015, un collectif intitulé Women on 20s proposa qu’on remplace l’actuel billet de vingt dollars, à l’effigie du Président Andrew Jackson, par la bobine d’une femme étasunienne. Pourquoi supprimer Jackson et pas Washington sur le billet d’un dollar ou Franklin sur le billet de cent ? Parce que Jackson fut celui qui signa l’Indian Removal Act autorisant la déportation au delà du Mississippi de tous les Indiens vivant sur la côte Est des États-Unis (on y avait trouvé du pétrole, alors vous pensez !) au cours de laquelle quatre mille Cherokees périrent. En outre, ce charmant bonhomme posséda jusqu’à trois cents esclaves noirs qui travaillaient pour lui dans sa plantation du Tennessee. En clair, le Président Andrew Jackson était une fieffée ordure et il était temps qu’on éradique sa bobine du papier monnaie pour la remplacer par une autre plus honorable et pourquoi pas celle d’une femme.

Un vote fut organisé sur internet, réunit plus de 600 000 personnes qui eurent à choisir entre quinze femmes célèbres. Le 12 mai 2015, Women on 20s adressa au Président Obama une pétition l’informant qu’Harriet Tubman avait remporté l’élection, et qu’il serait utile de faire pression auprès de Jacob Lew, Secrétaire au Trésor, afin qu’il fasse imprimer ce nouveau bifton qui aurait pu ressembler à ça :

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Montage réalisé par mes doigts

Cette demande pouvait a priori sembler farfelue, sauf que pas du tout. Car le Congrès avait reçu, quelques jours avant, deux demandes allant également dans ce sens ; l’une avait été déposée par une sénatrice du New Hampshire, et l’autre par le représentant démocrate de l’Illinois.

« L’incroyable soutien populaire pour cette idée montre qu’il y a un réelle envie qu’une femme figure sur le billet de vingt dollars », déclara la première. Et le second, de compléter : « Si ce pays croit vraiment en l’égalité, il est temps d’appliquer nos principes, et d’exprimer ce sens de la justice et de l’équité sur le billet le plus utilisé. »

Certains républicains confièrent même qu’ils étaient favorables à la création dudit talbin qui devait voir le jour en 2020, année du centenaire du droit de vote accordé aux femmes amerlocaines. Vous aurez remarqué l’emploi de l’imparfait : qui devait. Car lors de sa campagne électorale, Donald Trump, qui voue une admiration sans borne au Président Andrew Jackson, se déclara opposé à la création d’un tel fafiot. Et en avril de l’année dernière, on apprit que ladite coupure n’apparaîtrait pas avant 2026. Au mieux. C’est ainsi que furent rejetées aux calendes grecques Harriet Tubman, Alice Paul et Marian Anderson (icônes respectives du mouvement de libération des femmes et de la lutte antiraciste) qui devaient quant à elles figurer sur le billet de dix dollars. Et aussi Martin Luther King, pressenti pour celui de cinq. Questionné à ce sujet, l’actuel Secrétaire au Trésor Stephen Mnuchin, déclara : « Un de ces jours, nous finirons par examiner la question. Ce n’est pas une chose qui m’occupe en ce moment. » Trump, quant à lui, avait annoncé en 2016 qu’il verrait bien le portrait d’Harriet Tubman sur le bifton de deux dollars. Lequel est très rare, très peu utilisé, mais toujours plus que celui ci-dessous.

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mardi 26 mars 2019

Le jeu du Cache-ta-trombine-avec-celle-d’un-autre

L’excellent Joe la Pompe, traqueur fou de plagiats publicitaires, a récemment publié sur sa page Facebook une brochette de réclames basées sur une même idée, celle d’un billet de banque dont le portrait gravé est complété par un être de chair et d’os. En voici trois parmi sa sélection :

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D’où vient cette combine ? Des book faces nés vers 2011 ?

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C’est possible. La pub récupéra vite fait le truc, avec des billets de banque mais pas seulement. Au cinéma, ce fut l’affiche de The Ides of March (Les Marches du pouvoir) sorti en 2011, avec Ouadelse décaffeinato en vedette :

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Les librairies se précipitèrent également sur l’aubaine. L’une d’elles, sise à Bordeaux, fait depuis quelques années sa réclame en publiant des images de ce genre sur un réseau social :

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Une autre, lituanienne, s’est contentée en 2011 d’une campagne traditionnelle constituée de quatre affiches, dont celle-ci :

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À moins que l’idée provienne des sleeve faces apparus quelques années plus tôt, vers 2006. Il  en existe sur le ouèbe des milliers ; elles sont réalisées avec des pochettes de disques vinyle, des boîtes de CD ou encore de DVD :

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La pub se rua sur le principe des sleeve faces, œuf corse. Contemplons deux réclames. La première est française et date de 2011. La seconde, plus subtile dans le genre mise en abîme, fait partie d’une série pondue pour Amnesty International en 2006 :

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Il existe des tas d’autres déclinaisons : pochettes de disques et photos issues de films replacées dans le décor représenté, photos anciennes procédant de même, etc. Or donc, cette astuce visuelle date-t-elle de 2006 ? Est-elle née avec les sleeve faces ? Que nenni ! En 1988, déjà, Roland Topor se faisait photographier par Stefan Moses avec des portraits dessinés recouvrant la moitié de son visage :

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Et en 1959, Robert Doisneau, qui réalisa une série de photos avec Maurice Baquet au violoncelle, en fit une ou le visage dudit est remplacé par celui du compositeur figurant sur la couverture de sa partition :

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Il faut toutefois remonter un peu plus loin encore pour retrouver l’image peut-être originale, celle qui semble être la mère de toutes les autres. Il s’agit d’une couverture du Saturday Evening Post concoctée par Norman Rockwell. Elle parut à la une du magazine le 1er mars 1941, est intitulée Double Talk

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… nous montre une jeune fille qui cache son visage avec un numéro du Saturday Evening Post affichant un portrait de l’actrice Dorothy Lamour :

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Cette couverture fut inventée par Rockwell, jamais cette actrice ne fit la une de l’hebdomadaire. La jeune fille qui posa pour le peintre avait alors seize ans, s’appelait Millicent Mattison Riker. Elle montra son visage  dans le même Saturday Evening Post quelques semaines plus tard, le 12 avril 1941 :

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Norman Rockwell offrit sa peinture à Walt Disney, avec la dédicace suivante manuscrite au bas du tableau : « Pour Walt Disney, un des vrais grands artistes, de la part d’un admirateur, Norman Rockwell. » Plus tard, l’aînée des filles de Disney offrit le tableau au Norman Rockwell Museum de Stockbridge dans le Massachusetts :

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Toi aussi tu peux participer à la magie du ouèbe : cache ta trombine avec celle d’un autre, et poste-la dans les commentaires !

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vendredi 22 mars 2019

Richard III / Emmanuel Macron, même combat ?

Cette semaine c’est la fête avec Paris Match qui nous offre cette fabulomirifique, bouleversifiante et supercalifragilistique couverture :

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Poids des mots et choc des photos nous laisseraient presque sans voix si nous n’étions dotés d’un professionnalisme d’airain que nous allons de ce pas solliciter afin de dépiauter cette sublimagistrale couverture. Or donc : « Macron, la riposte face aux casseurs ». Avec en encadré une photo de chaises en flamme au pied d’une vitrine de boutique de luxe devant laquelle parade un casseur, plus un Gilet jaune en arrière-plan ; et surtout une photo plein pot du président, genre Macron-Le-Retour-et-il-est-pas-content. Regard d’acier, bouche pincée, main gauche contractée en un geste signifiant qu’il ne lâche rien, que le pouvoir - la répression - est entièrement entre ses mains. En premier plan, une petite bouteille d’eau qui paraît toutefois bien insuffisante pour éteindre l’incendie. Ça, c’est l’analyse niveau collège. Tentons maintenant de passer au niveau supérieur dans le style Moi-Monsieur-j’ai-lu-des-livres.

La position de Macron peut évoquer celle de Kevin Spacey dans House of Cards. Même regard dur, sans pitié. Normal, puisqu’il s’agit du même rôle.

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Deux différences cependant : Frank Underwood a les doigts croisés et se tient droit, alors que Macron n’a qu’une main tordue de visible, et le dos voûté. Il nous rappelle le diabolique Richard III de Shakespeare, tel qu’interprété par Laurence Olivier. Un Richard III bossu, difforme, avec une main gauche tordue et la droite telle une serre. On notera le long nez, chez Olivier comme chez Macron :

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À part ça, relevons deux coïncidences relatives à Kevin Spacey :

1. Dans The Usual Suspects, il interpréta le fourbe Kaiser Söze dont le bras et la main gauches étaient atrophiés.
2. Il incarna aussi Richard III avec une jambe et une main gauches également atrophiées, cette dernière recouverte d’un gant :

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Richard III / Emmanuel Macron, même combat ?

« Conscience n’est qu’un mot à l’usage des lâches,
Inventé tout d’abord pour tenir les forts en respect. 
Que nos bras vigoureux soient notre conscience, nos épées notre loi,
En marche, allons-y bravement, jetons-nous dans la mêlée,
Marchons main dans la main, sinon au ciel, du moins jusqu’en enfer. »

Richard III, William Shakespeare, 1591-1592

mardi 19 mars 2019

Le p’tit coup d’blues de Chouard

La revue éléments - feuille de chou d’extrême droite sur papier glacé dont l’éditorialiste attitré est Alain de Benoist - affiche, pour son dernier numéro en date, une couverture intéressante. On peut notamment y lire, en titraille bleu foncé sur fond bleu clair, Étienne Chouard - la tête pensante des Gilets jaunes ; et, en illustration, ledit Chouard dont la bobine s’appuie sur sa main gauche :

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Son portrait est entouré par d’autres titres dont l’un est signalé par le mot “dossiers”, écrit en blanc sur fond orange. On retrouve un rectangle orange à la droite du titre de la revue. Pourquoi ces couleurs ? On pourrait penser qu’il s’agit là d’un choix comme un autre, que le bleu aurait pu être rouge et que l’orange aurait pu être blanc ou vert. Que nenni ! L’orange est la couleur complémentaire du bleu. Petit rappel à l’attention des débutants en coloriage. Dans le système dénommé synthèse soustractive, il existe trois couleurs primaires : le jaune, le bleu et le rouge (ou plus exactement le jaune, le cyan et le magenta). À ces trois primaires correspondent trois complémentaires : le violet (bleu+rouge) est la complémentaire du jaune, l’orange (rouge+jaune) est celle du bleu, et le vert (bleu+jaune) est celle du rouge. Ce qui nous donne le schéma suivant :

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C’est la raison pour laquelle la couverture d’éléments, dont la typographie de la titraille est en bleu, affiche deux rectangles orange. Ainsi s’applique la sévère mais juste loi des complémentaires (dura lex, sed lex, complementex) que l’on retrouve dans La terre est bleue comme une orange de Paul Éluard ou dans Tintin et les oranges bleues d’Hergé :

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Oui bon d’accord, objecterez-vous, mais pourquoi bleu-orange et pas rouge-vert ou jaune-violet ?

Parce qu’il est question de Gilets jaunes. Et parce ce que le jaune est traditionnellement associé au bleu. Oui bon d’accord, objecterez-vous derechef, mais il ne s’agit pas d’une primaire et de sa complémentaire, puisque bleu et jaune sont deux primaires. Alors quoi ? Alors, répondrai-je du haut de ma chaire arc-en-ciel, pendant longtemps l’alliance de ces deux couleurs fut considérée comme antipathique parce que formant un contraste jugé par trop agressif. On n’associait pas ces couleurs dans la peinture traditionnelle. D’autant plus qu’elles rappelaient un peu trop - du moins en France - celles de notre bon roi dont le blason arborait des fleurs de lys dorées sur fond bleu. Le jaune, c’était le doré du pauvre. Pouah ! (C’est d’ailleurs l’une des raisons pour laquelle cette couleur fut longtemps honnie ; couleur des cocus, de la traîtrise, etc. Voir mon billet intitulé Le jaune des Gilets.)

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Hommage d’Édouard Ier à Philippe le Bel
Extrait des Grandes Chroniques de France illustrées par Jean Fouquet, 1455-1460

Et puis les Hollandais du XVIIe siècle, qui ne respectent rien, décidèrent d’utiliser ces deux couleurs ensemble. Ils s’appelaient Gerhard Terborch, Pieter de Hooch ou Johannes Vermeer :

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Femme à sa toilette par Gerhard Terborch, 1660

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Jeune fille à la perle par Johannes Vermeer, vers 1665

Ce n’était qu’une mode, qui passa. Les artistes hollandais eux-mêmes, ceux du XVIIe, disparurent bien vite du panthéon peinturluresque. Jusqu’à ce qu’on les redécouvre au XIXe. Le Hollandais Van Gogh, par exemple, évoqua le sujet avec le peintre Émile Bernard dans une lettre de juillet 1888 :

« Ainsi, connais-tu un peintre nommé Vermeer qui, par exemple, a peint une dame hollandaise très belle, enceinte. La palette de cet étrange peintre est : bleu, jeune citron, gris perle, noir, blanc. Certes, il y a dans ses rares tableaux, à la rigueur, toutes les richesses d’une palette complète ; mais l’arrangement jaune citron, bleu pâle, gris perle, lui est aussi caractéristique que le noir, blanc, gris, rose l’est à Vélasquez. »

Van Gogh utilisera à de multiples reprises le jaune allié au bleu :

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Le Café, le soir, septembre 1888

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Le champ de blé aux corbeaux, juillet 1890

Dans la maison de Monet à Giverny - autre exemple -, on trouve une salle à manger jaune jouxtant une cuisine bleue :

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C’est ainsi que le couple bleu-jaune devint commun, hors-mode, et qu’on le croise partout aujourd’hui. C’est également la raison pour laquelle l’expression “Gilets jaunes” à la une de la revue éléments est écrite en bleu. L’association visuelle, ici remplacée par la seule association d’idées.

Passons maintenant à la photo de Chouard.

Il pose, dans l’attitude du type qui pense. C’est là une grande tradition que l’on retrouve à l’envi sur les couvertures de livres, les photos promotionnelles des écrivailleurs. Petite brochette d’exemples avec la main sous le menton :

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Sauf que Chouard, lui, est un mec qui pense mais ne sourit pas. Ah non ! Pas le genre de la maison ! Il affiche même, avec la main non pas sous le menton mais sur le front, comme un soupçon de mélancolie à la Dürer :

Melencolia I

La Mélancolie d’Albrecht Dürer, 1514

Une attitude quasiment romantique telle celle de cet artiste anonyme probablement allemand lui aussi, assis dans son atelier :

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Étienne Chouard - la tête pensante des Gilets jaunes. Dans une pose genre p’tit-coup-d’blues-c’était-mieux-avant-revenons-aux-vraies-valeurs-et-pourquoi-pas-le-populisme-avec-l’extrême-droite-intellectuelle ?

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Ce modeste billet coloré est dédié à François Ruffin qui persiste à penser, comme il l’a déclaré à Arrêts sur images, que Chouard  « n’est pas, […] quelqu’un d’extrême droite ; mais objectivement, je vois parfois comment il sert parfois de passerelle vers l’extrême droite ». Voire de viaduc.

mercredi 13 mars 2019

La femme d’intérieur et le grain de sable

Au musée d’Histoire de Pasadena en Californie se tient jusqu’au 13 avril prochain une exposition baptisée Something Revealed: California Women Artists Emerge, 1860-1960. Pasadena, c’est pas la porte à côté, OK. Mais montrer  des œuvres de femmes peintres méconnues ou oubliées ne peut pas faire de mal (à propos : dira-t-on un jour “peintresses” ? Dans le doute, poussons un tonitruant “ARG !” d’avance et continuons). Or donc, ce musée amerlocain présente de nombreux travaux d’artistes californiennes terrées dans l’ombre de ces deux géantes que demeurent Georgia O’Keeffe et Frida Kahlo (la première vécut principalement au Nouveau-Mexique, la seconde à plusieurs reprises à San Francisco).

Attardons-nous sur l’une des peinturlures exposées à Pasadena. Elle s’intitule Housewife, fut réalisée vers 1935 par Ruth Miller Kempster :

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Photo © Abe Ahn, retouchée par mes soins

La facture est typique de son époque, rappelle vaguement Grant Wood ou Thomas Hart Benton. Mais ce sont les clins d’œil à la peinture européenne qui sont les plus frappants. Le cadrage d’abord, et le cadre lui-même, font penser au diptyque Van Nieuwenhove de Hans Memling (1487) qui nous montre un couple semblant être vu de l’extérieur d’une maison, à travers une fenêtre à deux battants :

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Le visage de la femme ensuite, ovale parfait dans lequel se nichent deux grands yeux ombrés surmontés d’une coiffure séparée par une raie centrale, évoque les portraits féminins d’Edward Burne-Jones :

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Le roi Cophetua et la jeune mendiante par Edward Burne-Jones, 1884

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On pourrait aussi s’attarder sur sa main droite à l’index tendu, probable souvenir du Saint Jean-Baptiste de Léonard de Vinci ; mais ce qui est le plus frappant, c’est le décor emprunté à Pieter de Hooch, contemporain de Vermeer. Les pièces hollandaises en enfilade, le carrelage, la mère et la petite fille tenant un objet, l’homme en arrière-plan, la chaise, tout y est :

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De Hooch, comme Vermeer, peignit beaucoup de femmes se livrant à des tâches domestiques. C’est également à ces saines occupations que se consacre la femme d’intérieur (Housewife) de Ruth Miller Kempster :

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Cette femme, qui nous regarde tout en lavant une tasse pendant que son mari s’informe de la marche du monde et que sa fille apprend son rôle de future maîtresse d’intérieur, n’est pas sans rappeler la Jeanne Dielman, 23, quai du commerce, 1080 Bruxelles de Chantal Ackerman. Dans ce film sorti en 1975, la réalisatrice belge nous montre de manière hyperréaliste et pendant 3 heures 20 le quotidien d’une veuve (interprétée par Delphine Seyrig) qui s’enferme dans la routine de ses occupations ménagères : éplucher, cuisiner, faire la vaisselle, préparer le café, repasser, cirer les chaussures… et vendre son corps à des hommes. Cette aliénation, consciemment choisie par Jeanne Dielman, forme un rituel immuable. Une barrière contre la folie, qu’un grain de sable viendra détruire.

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Éplucher, cuisiner, faire la vaisselle, préparer le café, repasser, cirer les chaussures… La femme d’intérieur de Ruth Miller Kempster attend patiemment le grain de sable.

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* * SUPPLÉMENT GRATUIT * *

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After Dinner Dishers par Stevan Dohanos,
Saturday Evening Post, 8 janvier 1949

 

samedi 23 février 2019

Challenges : une couverture 2en1 !

L’hebdomadaire Challenges nous propose cette semaine une couverture qui peut-être fera date dans l’histoire de la propagande macroniste. Une pépite, un joyau scintillant de mille feux, un chef-d’œuvre absolu de duplicité.

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« Duplicité !?, objecteront certains, le discours est au contraire très clair, très évident, on nous bassine une fois de plus avec “les réseaux de pouvoir”, c’est une antienne régulièrement serinée, rien de neuf sous le soleil, circulez y’a rien à voir ! » mmmh…  Pas si sûr… Étudions l’objet.

Le texte nous dit : Francs-maçons • ENA • LGBT… Les réseaux de pouvoir aujourd’hui.

Et en images nous avons :

- le symbole des francs-maçons en haut au centre

- le triangle des francs-maçons encore une fois, en bas à droite

- une pauvre Marianne en bas au centre écrasée par lesdits réseaux qui ne peut même pas s’échapper à droite, vers l’extérieur du magazine, coincée qu’elle est par le triangle (on en reparlera plus tard).

On notera la typographie, essentiellement jaune sur fond noir, tout comme l’emblème des francs-maçons. Typo jaune et fond noir rappellent les couleurs de la Série noire de Gallimard qui sont devenues, en France, celles du roman noir en général. Elles sont depuis des lustres largement récupérées par la presse quand il s’agit de stigmatiser quelqu’un, éventuellement pris dans une sombre affaire (voir par là l’utilisation qui en fut faite à propos de Benjamin Griveaux et de DSK).

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Le discours de cette couverture de Challenges est facile à comprendre : derrière - ou plutôt au-dessus de - nous grenouillent de sombres réseaux au sein desquels tout n’est que piston, népotisme, petits arrangements entre amis, enfin bref des armées d’infâmes profiteurs qui grignotent en douce notre société tels des rats camés au gruyère. Pas de quoi en faire un plat, il s’agit là d’un marronnier pas très éloigné de celui régulièrement consacré aux francs-maçons :

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Avec cette fois-ci une couverture coupée en deux, à la manière de Libération, qui nous propose sur sa gauche un tout autre sujet consacré aux start-up :

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Un tout autre sujet, vraiment ? Et si les deux étaient liés ? Et si les deux colonnes de cette couverture, une blanche et une noire, nous parlaient de la même chose telles les affiches de cinéma dans le genre Scarface de Brian de Palma ?

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Examinons cette colonne de gauche. Elle est composée d’un titre qui nous dit Start-up Nos 50 futures licornes, et d’une légende collée sur le portrait d’une jeune femme souriante : Rania Belkahia, PDG d’Afrimarket, L’« Amazon africain ».

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Le tout dans une étroite colonne blanche, donc. Qui s’oppose à la large et impressionnante colonne noire des réseaux. Avec une jeune femme souriante qui s’est faite toute seule à force de travail. Une jeune femme maghrébine qui a su s’extraire de sa condition et monter une entreprise florissante. Une jeune femme qui a bien du mérite. En vérité, Rania Belkahia est née au Maroc de parents chefs d’entreprise ; mais ce n’est pas son CV qui compte, c’est le discours que véhicule l’image, celle de jeunes gens courageux, méritants. Qui ont monté des start-up en toute lumière à partir de rien ou pas grand-chose. C’est d’ailleurs vers cette étroite colonne immaculée que va se précipiter notre pauvre Marianne, écrasée par les trafics d’influence et coincée en bas à droite par le maudit triangle.

Que nous dit, en définitive, cette couverture de Challenges ? Non pas deux, mais une seule histoire, celle de la lumineuse méritocratie qui se dresse fièrement tel un ultime rempart face aux opaques réussites ourdies dans l’ombre des réseaux crapoteux.

Ah ! que c’est beau !

Comment ? Vous n’êtes pas convaincus ? Vous pensez que la méritocratie n’est qu’un pseudo-modèle de justice sociale renvoyant les perdants à leurs incompétences, leurs incapacités, leur manque de courage et leur déficit de force intérieure ? Vous pensez que cette idéologie ne fait que reproduire les inégalités ? C’est parce que vous n’avez pas encore réveillé la force qui est en vous. Relevez le “challenge” ! Allez ! Au boulot !

mercredi 20 février 2019

Entrer dans le tableau

L’Atelier des Lumières, sis à Paris, propose à partir du 22 février une “exposition” intitulée Van Gogh, la nuit étoilée. Y verra-t-on cette célèbre peinturlure habituellement accrochée aux cimaises du Museum of Modern Art de New York ? Pourra-t-on y admirer d’autres œuvres du peintre empruntées au musée d’Orsay ou au musée Van Gogh d’Amsterdam ? Que nenni ! Car ce qui est proposé ici n’est en vérité qu’un banal son et lumière, des projections géantes de tableaux agrémentés de musiques diverses et variées allant de Lully à Janis Joplin en passant par Vivaldi.

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Des diapositives, donc, qui se veulent être une expérience immersive, « une déambulation dans les plus grands chefs-d’œuvre de Van Gogh. »

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Avec de petites animations nous montrant les coups de pinceaux qui apparaissent les uns après les autres, comme si on était derrière l’épaule du peintre quand il les posa sur la toile. Et, sur le sol, la projection des reflets dansant le long des golfes pas très clairs. Parce que, nous dit le concepteur de cette absurdité, « la peinture est statique, mais la réalité n’est pas statique. Il y a donc une recherche à recréer aussi le moment, peut-être, le moment qu’il a vécu. »

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C’est également dans ce but qu’on peut voir battre des ailes l’un des corbeaux du Champ de blé. Tellement plus vivant ! Sans doute croasse-t-il itou, afin de parfaire l’illusion.

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Captures d’écran d’une vidéo du Parisien

Cette « exposition numérique » à tendance immersive n’est pas la première du genre, l’entreprise à laquelle appartient l’Atelier des Lumières en avait précédemment pondu - à Paris ou aux Baux-de-Provence - sur Klimt, Picasso ou encore Cézanne.

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Les nouvelles technologies sont à la mode dans le monde des musées. Celui de l’Orangerie à Paris propose actuellement une autre expérience, en 3D cette fois, une immersion dans les Nymphéas de Monet grâce au port d’un casque de réalité virtuelle qui plonge le spectateur dans l’univers aquatique du peintre :

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Même que les salles ovales du musée semblent se remplir d’eau, bloup ! bloup !

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La Tate Modern de Londres, quant à elle, a récemment conçu une visite en réalité virtuelle de l’atelier parisien de Modigliani :

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Que dire de tous ces spectacles à deux ronds ? Tout un tas de choses, livrées ici en vrac.

Que la peinture n’a pas pour vocation de recréer le monde de manière illusionniste puisqu’elle dispose de seulement deux dimensions, la longueur et la largeur. Pour la profondeur, avec en prime des personnages qui y évoluent, il vaut mieux aller au théâtre.

Que la peinture est une image fixe, qui ne gigote pas dans tous les sens. Pour ça, il vaut mieux aller au cinématographe.

Qu’elle a encore moins vocation de diffuser de la musique. Un électrophone ou un poste de TSF sont plus adaptés.

Que si Van Gogh avait eu pour ambition de peindre des œuvres mesurant vingt mètres de long, il l’aurait probablement fait. Comme Monet avec ses Nymphéas, ou Picasso avec Guernica.

Qu’une image numérique ne permettra jamais de saisir le caractère brillant ou mat des couleurs, ne donnera pas non plus à voir l’épaisseur de la peinture déposée, le grain de la toile ou la brillance inimitable de l’or (largement utilisé par Klimt).

Un tableau est une surface plate, immobile et muette recouverte de peinture, accrochée à un mur. Projeter son image dans tous les sens et en des tailles démesurées dans un hangar avec de la musique dramatique pour faire comprendre que l’heure est grave (attention Mèdamezémessieurs l’artiste fou ne va pas tarder à se couper l’oreille ou se flinguer), c’est accorder peu de confiance à la force de la peinture seule, et peu d’intelligence au spectateur qui doit forcément subir une mise en scène à la Disneyland pour saisir le propos de l’œuvre. Les tableaux n’ont pas besoin de ce simulacre, les spectateurs non plus. 

Un tableau est une surface plate, immobile et muette recouverte de peinture, accrochée à un mur, dont voici le simplissime mode d’emploi : postez-vous devant, contemplez-le en silence et shazaaam ! laissez-vous happer par lui. C’est magique, ineffable, et là réside tout le mystère de la peinture. Attention, toutefois : ladite opération ne fonctionne pas avec tous les tableaux ; certains sont d’une mocheté telle qu’ils ne se vendent même pas sur leboncoin et d’autres, quoique chefs-d’œuvre, vous laissent froid comme un hareng de la Baltique dans les cales d’un chalutier polonais en plein mois de décembre. Tout est affaire de sensibilité personnelle, de goût, d’appétence.

Ainsi, ma chère et tendre - que nous surnommerons ici Mrs Marple - éprouve un bonheur indicible dans la contemplation d’une toile peu connue de Gustave Caillebotte intitulée Régates à Trouville et conservée au Toledo Museum of Art dans l’Ohio, USA.

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Il lui suffit de regarder la carte postale de ce tableau, achetée au musée Jacquemart-André quand ladite toile y fut exposée, pour se souvenir des sensations qu’elle éprouva alors. La chaleur de ce soleil de fin d’après-midi qui venait lui caresser le cou, l’envie irrépressible d’aller s’appuyer à cette barrière le long du chemin avant de l’emprunter vers la gauche, les voiliers, la limite incertaine entre la mer et le ciel, la vapeur d’eau…

Point besoin d’analyser la composition, le choix des couleurs, rien d’autre que la sensation. Quant à moi, qui suis un tantinet plus snob dans mes goûts, j’éprouve une fascination particulière pour cet autoportrait de Rembrandt réalisé en 1660 alors qu’il avait cinquante-quatre ans, et qui est conservé au Louvre.

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À chaque fois que j’examine son regard, j’y lis un sentiment différent : amusement, tristesse, sûreté de soi, fatalisme, doute… Je connais assez bien la vie de Rembrandt, sais dans quel contexte il a peint cet autoportrait. Cela ne m’est pourtant d’aucun secours, ne m’aide pas à comprendre la peinture qui se tient devant mes yeux dans la salle 844 du musée du Louvre, aile Richelieu. On voit par là que les connaissances historiques, artistiques, sont parfois vaines. Il m’a fallu en vérité bien des années avant de réaliser que les sentiments que je lisais dans les yeux de Rembrandt n’étaient pas les siens, mais les miens. Car cet autoportrait, comme à peu près tous ceux des années 1650-1660, est - entre autres choses - un miroir. C’est mon état d’esprit du moment que son regard reflète, son introspection est la mienne.

Allez au Louvre, au musée d’Orsay ou dans n’importe quel autre musée. Postez-vous devant un tableau. Contemplez-le. Laissez-vous happer, absorber, envahir. L’expérience sera bien plus enrichissante, bien plus étonnante que ces sons et lumière clinquants, ces insupportables immersions en 3D quoique sans relief. Allez dans les musées pour entrer dans les tableaux.

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Photo © Sophie Boegly / Musée d’Orsay

vendredi 15 février 2019

Un paquebot pas que beau

Au hasard de Twitter, cette annonce par laquelle un promoteur nous informe que son projet de construction intitulé Mille Arbres figure parmi les finalistes d’une compétition internationale de projets immobiliers baptisée Mipim Awards :

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Cet ensemble devrait voir le jour en 2022 à la Porte Maillot, dans le XVIIe arrondissement de Paris. Pour l’heure, rien n’est fait. En 2018, le ministère de l’écologie émettait d’ailleurs de sérieuses réserves : « La MRAe [Mission régionale d’autorité environnementale] maintient la recommandation d’étayer la justification du projet retenu et de son implantation, au regard des enjeux environnementaux et de santé publique » (nuisances sonores, qualité de l’air, pollution des sols). Pour plus de détails, voir par là.

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Vue sous cet angle, la chose ressemble à la proue d’un paquebot abritant un écrin de verdure bénéficiant d’un micro-climat sachant allier tradition et modernité. Ah que c’est beau ! (Pour plus de détails visuels, voir par ici.)

Las ! Qu’on ne se fasse point d’illusion ! Ces images immobilières sont toujours assorties d’une mention imprimée en tout petit telle une note de bas de page dans un contrat d’assurance-vie indiquant qu’il s’agit d’une « vision d’artiste », ou autre formule similaire. La précision est d’importance, car elle signifie que le promoteur ne saurait être responsable de l’aspect définitif du bâtiment qui pourra présenter de notables différences avec l’image proposée, laquelle n’est qu’un délire d’illustrateur accro à des substances vénéneuses, une vision trouble d’artiste rêveur à l’esprit embué par l’excès d’absinthe de contrebande. On n’est jamais trop prudent. Or donc, si la chose se construit, peut-être ressemblera-t-elle plus à cette image publicitaire pondue pour une banque en 2012 :

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Un paquebot-immeubles pouvant rappeler les immeubles de style paquebot, avatar du Style international. Celui-ci est sis à Boulogne-Billancourt :

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Avec son impressionnante proue, sa cabine de pilotage perchée tout là-haut, ses hublots et sa faune de bourgeois à l’intérieur, répartis sur quatre étages. Le machin de la Porte Maillot, s’il est finalement approuvé par les autorités compétentes, en comportera au moins dix, surplombera le boulevard périphérique et devrait comporter des logements, des bureaux, des commerces, un hôtel, un centre de conférence ainsi qu’un « pôle d’enfance » situé juste au-dessus de la gare de bus actuelle, ce qui ne laisse pas d’inquiéter le ministère. Le tout, ressemblant donc par endroits à un mythique transatlantique tel ceux de la White Star Line :

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Ah zut, c’est le Titanic

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lundi 11 février 2019

Abdelaziz Bouteflika, ou la vérité avant-dernière

Abdelaziz Bouteflika, bientôt 82 ans, post-AVC et grabataire, se présente aux élections présidentielles algériennes pour un cinquième mandat. Si ça se trouve, le bonhomme est mort, fossilisé depuis longtemps, et l’image qu’on nous montre à la télé est celle d’un robot comme dans La Vérité avant-dernière (The Penultimate Truth) de Philip K. Dick.

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Photo d’archives/REUTERS/Zohra Bensemra

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Couverture de Tibor Csernus

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Pour preuve ou presque, cet extrait de la chronique d’aujourd’hui de Pierre Haski sur France Inter :

« Des citoyens algériens ont récemment voulu offrir un cheval au Président Abdelaziz Bouteflika. La cérémonie a eu lieu en présence … d’une photo du Président. La scène a fait le tour de l’internet algérien : ” ils auraient pu mettre un hologramme, ça fait plus moderne”, a ironisé un internaute, avec cet humour qui est l’ultime refuge des Algériens en cette période irréelle. »

La réalité en train de dépasser la fiction. La réalité, l’affliction.

mercredi 6 février 2019

Pan sur le groin pour Bulgari !

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Hier ont commencé en Chine et ailleurs les fêtes du Nouvel An lunaire (新年快乐!). En prévision de cet événement, la marque de luxe Bulgari publia au mois de janvier et sur l’internet chinois une série de réclames qui remportèrent un certain succès. Elles comportaient tout un tas de jeux de mots basés sur le son “zhū” qui en chinois mandarin se prononce plus ou moins “djou” (allez écouter par là), et qui peut signifier  “cochon”.

Pourquoi le mot “cochon” ? Parce que cette nouvelle année chinoise est placée sous le signe astrologique dudit bestiau, et parce que le Chinois est aussi friand de travers de porc que de jeux de mots.

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Le son “zhū” ressemble très fort, en anglais, au mot “jew” qui est une abréviation britannique pour “jewelry”, “bijou”. Bulgari a donc décidé de reprendre des phrases idiomatiques chinoises comportant le son “zhū” en le remplaçant par le mot “JEW”, écrit en caractères romains.

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Ce n’est pas clair ? Prenons pour exemple l’expression « fille bien-aimée », incluse dans l’un des slogans. Mot à mot, elle signifie « perle dans la main ». Quand Bulgari remplace le caractère “perle”, qui se prononce lui aussi “zhū”, par le mot “JEW”, la phrase devient plus ou moins « avoir un bijou dans la main ». On a donc là une expression qui se dote d’un second sens, avec en prime (et c’est l’effet 3en1) l’image d’un petit cochon symbole qui, rappelons-le, se prononce “zhū” itou, même s’il utilise un caractère différent.

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Tous ces jeux de mots sont parfaits quand on veut vendre aux Chinois, qui sont habitués à de telles gymnastiques littéraires et verbales, des colliers, des montres, des bracelets, etc. Dans un premier temps, tout le monde a apprécié ces publicités. Sauf que. Évidemment. Vous le voyez, le problème qui se glisse subrepticement dans cette série de réclames biJEWtières ? Bulgari a oublié de considérer le sens premier du mot anglais JEW, qui signifie “juif”. Personne, au sein de cette auguste maison, n’a pensé un seul instant qu’il était plutôt malvenu de l’associer au cochon, pas tout à fait casher. Moralité : cette campagne de pub a très rapidement disparu des réseaux sociaux chinois. Et pan sur le groin ! comme on dirait au Canard.

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Les passionnés de chinois qui veulent en savoir plus liront avec profit un article paru dans What’s on Weibo qui s’intitule Bulgari’s Noteworthy New China Marketing Campaign on a Happy ‘Jew’ Year of the Pig (Zhu).

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dimanche 3 février 2019

Le jaune des Gilets

Pourquoi les Gilets jaunes portent-ils des gilets jaunes, alors qu’ils auraient pu être rouges comme la révolte ?

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Capture d’écran TF1

Mais qu’il est bêêête ! Parce que le 13 février 2008, le comité interministériel de la sécurité routière a rendu le gilet de sécurité et le triangle de pré-signalisation obligatoires pour les véhicules, évidemment ! Tout le monde sait ça ! Les gilets jaunes viennent de là, épicétou.

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Sauf que non, ou du moins pas tout à fait. Car en vérité, nous dit la DGCCRF, « le gilet doit être fluorescent, de couleur orange, jaune, vert, rose, rouge, jaune-vert, jaune-orange, ou orange-rouge ; le gilet doit également posséder une capacité de rétroréflexion ». Les automobilistes, motards et cyclistes pourraient donc opter pour l’une de ces couleurs au lieu de se précipiter comme un seul homme sur le jaune citron (c’est-à-dire le jaune-vert), qui est des plus détestables.

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Petit rappel historique de cette détestation, avant de voir pourquoi le jaune est aujourd’hui plébiscité par les possesseurs de véhicule.

Le jaune remonte à la plus haute Antiquité, époque à laquelle il était fort apprécié. Il est aujourd’hui un tantinet délaissé parce que, nous dit Michel Pastoureau dans son Petit Livre des couleurs, l’or, le doré, lui a volé la vedette au Moyen Âge. L’or brille, le jaune est terne. Il est « dépossédé de sa part positive, est devenu une couleur éteinte, mate, triste, celle qui rappelle l’automne, le déclin, la maladie… Mais pis, il s’est vu transformé en symbole de la trahison, de la tromperie, du mensonge… »

La trahison est personnifiée avec Judas dont on disait, au Moyen Âge, qu’il était rouquin, gaucher et vêtu d’un manteau jaune (alors qu’aucune indication de ce genre ne figure dans les évangiles). Dans cette Cène léonardesque peinte par Hans Holbein vers 1525, Judas est paré de tous ces attributs ; le manteau jaune, la chevelure rousse, et la bourse au côté gauche contenant les treize deniers :

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La trahison de Judas s’est bien vite étendue à tous les Juifs, of course. Saint Louis leur imposa en 1269 le port de la rouelle. C’est-à-dire un insigne en forme de roue cousu sur le vêtement (un dans le dos et l’autre sur la poitrine), symbolisant les trente deniers. Cet insigne sera jaune. Sur cette miniature extraite de la Chronique de Lucerne de Diebold Schilling le Jeune (1513), on voit des Juifs portant la rouelle sur le côté gauche ainsi que le chapeau pointu, autre signe distinctif imposé par le Concile de Vienne en 1267 :

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Le port de la rouelle et du chapeau pointu s’étendit à toute l’Europe durant le Moyen Âge, disparut au cours du XVIe siècle. Mais aujourd’hui encore, on qualifie de “jaunes” (l’expression remonte au XVe) les ouvriers qui vont travailler sur les postes abandonnés par des grévistes. Trahison, là encore. Le 23 novembre 1939, un décret proposé par Eichmann imposa aux Juifs de Pologne le port d’un brassard blanc assorti d’une étoile de David bleue. Cette mesure s’appliqua progressivement à tous les pays occupés et ce fut la couleur jaune, en référence à la rouelle médiévale, qui s’imposa. On voit par là que le jaune est, depuis des dizaines de lustres, une couleur ultra-pourrite ! Alors certes, il reprit du galon au XIXe quand on comprit enfin qu’il faisait partie, avec le bleu et le rouge, des trois couleurs primaires. Mais son côté négatif est toujours présent : c’est le teint jaune des malades, le jaune du veinard mais cocu, etc.

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Rêve de tiercé…

Pourquoi les gilets de protection sont-ils le plus souvent jaune citron, alors qu’ils pourraient être orange, jaunes, verts, roses, rouges, jaune-orange ou orange-rouge ? À cause des pompiers amerlocains, et notamment ceux de Dallas (Texas), nous dit un article de l’American Psychological Association intitulé Why Lime-Yellow Fire Trucks Are Safer Than Red. Ces vaillants hommes du feu texans furent convaincus par plusieurs études que dans de mauvaises conditions (brouillard, nuit), le jaune citron était plus visible que le rouge. Aussi remplacèrent-ils, à la fin des années 70, leurs traditionnels véhicules rouges par d’autres, jaune citron et blancs. Au cours des années 80, ils rachetèrent tout de même des véhicules rouges et blancs parce que les camions rouges, ça fait plus rêver les enfants. Cela donna lieu à une étude comparative qui fut menée pendant quatre ans au sein du Dallas Fire Department et fut publiée en 1995. Elle nous apprend que les véhicules rouges et blancs étaient trois fois plus souvent impliqués dans des accidents de la route. Et que les dommages infligés aux véhicules jaunes et blancs étaient moindres que ceux infligés aux véhicules rouges et blancs. Une autre étude, menée par les mêmes chercheurs dans neuf villes et concernant 750 000 sorties de véhicules de pompiers, établit que ceux de couleur jaune citron avaient deux fois moins de risques d’avoir un accident à une intersection. Voilà pourquoi, progressivement, un très grand nombre de Fire Departments amerlocains se dotèrent de véhicules jaune citron.

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Caserne de Bracken (Texas)

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Caserne de Parkersburg (Virginie-occidentale)

C’est pour la même raison que les ambulances des hôpitaux étasuniens et canadiens arborent souvent cet horrible jaune citron :

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Ambulance canadienne

Et c’est pour la même raison idem que l’Europe a jugé préférable que tous ses véhicules de secours sanitaires soient jaune citron :

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Article du Parisien du 22 juillet 2005 : Jaune citron, la nouvelle couleur du Samu 91

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Ambulance belge

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Ambulance grand-bretonne avec des carreaux verts parce qu’ils ne font jamais rien comme tout le monde

Le jaune canari s’est donc imposé comme la couleur du secours, de l’aide ou de l’appel à l’aide. Et elle devint la couleur dominante des gilets de protection. Sont-ce les fabricants de gilets qui ont favorisé cette couleur, ou sont-ce les utilisateurs ? On peut parier que ce sont les fabricants qui préfèrent produire des gilets d’une seule et unique couleur, plutôt qu’un assortiment.

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Cela dit, les études ci-dessus ont depuis été remises en cause par une autre étude étasunienne de 2009 selon laquelle il apparaît que ce qui compte le plus n’est pas la couleur du camion de pompiers, mais le fait qu’il soit reconnu comme tel ou non. Et, subsidiairement, qu’il soit bardé tout partout de bandes auto-réfléchissantes. En vertu de ces conclusions, nombre de Fire Departments amerlocains - dont celui de Dallas - ont décidé de revenir aux traditionnels véhicules rouges pour le plus grand bonheur des enfants, qui peuvent même célébrer leur anniversaire dans la caserne, mais oui !

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Camion de pompiers de Dallas (Texas) en 2008

Voilà pourquoi les Gilets jaunes devraient troquer leurs gilets contre des rouges, couleur de la révolte. Mais évidemment, puisque tout est symbole, cela signifierait ipso facto un alignement à gauche. Or les Gilets jaunes ne veulent pas être politisés…

jeudi 31 janvier 2019

La grande scélérate d’Hokusai

Tout le monde connaît La Grande Vague d’Hokusai, magnifique écrin bleu et blanc bénéficiant d’un micro-climat au creux duquel s’abrite le mont Fuji, entre tradition et modernité. Tout a été dit, répété mille et une fois. Et pourtant la voilà qui refait parler d’elle ces temps-ci de deux manières fort différentes : par une image sans grand intérêt qui se balade sur les rézôsociô, et par deux articles peut-être importants publiés par Le Figaro le 24 janvier, et L’Usine nouvelle le 31 du même mois.

L’image d’abord. Parue sur Instagram, elle représente la fameuse vague charriant divers emballages de marques diverses, McDo, Coca, etc. :

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Ce montage, signé Weisstub, n’est pas vraiment une première. Plusieurs fois par le passé furent associées la malbouffe, la pollution des mers et La Vague d’Hokusai. En mai 2012, par exemple, l’artiste japonaise Tomoko Nagao avait produit cette vague charriant des frites McDo, des burgers, des soupes de nouilles et autres produits soi-disant comestibles, sans compter des Hello Kitty qu’il convient de mâcher longuement avant ingestion, à consommer avec modération :

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Le 8 juin 2018, à Londres et à l’occasion du World Ocean Day, la marque de bière Corona parraina une installation créée par Andy Billett nous montrant l’acteur Chris Hemsworth qui surfe sur une Vague d’Hokusai constituée d’emballages en plastique :

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Cette installation, qu’on pourrait intituler La Vague dénonçant la pollution mais au service de la bibine, fut reproduite à Santiago, Bogota, Saint-Domingue, Melbourne et Lima.

Il existe d’autres images de ce genre. On n’en aurait peut-être jamais parlé dans cette Boîboîte si Le Figaro et L’Usine nouvelle n’avaient pas publié, les 24 et 31 janvier derniers, de très intéressants articles à propos de La Vague d’Hokusai. Avant de nous pencher dessus, petit rappel historico-artistique concernant ladite Vague, ou plus précisément La Grande Vague au large de Kanagawa. Cette gravure sur bois est la première du recueil intitulé les Trente-six vues du mont Fuji, publié en 1831 :

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Au loin se dresse le mont Fuji. Derrière lui, le rideau de brume suggère le petit matin. Au-dessus, dans le ciel, un énorme cumulonimbus semble nous dire que nous assistons à une scène d’orage où le vent souffle mais où la pluie ne tombe pas encore :

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L’image se lit, comme toute image japonaise, de droite à gauche. Trois longues barques d’une douzaine de mètres naviguent sur les flots dans le golfe d’Edo. Leurs proues sont dirigées vers la gauche. À bord de chacune d’elles, huit pêcheurs qui ont vendu leurs poissons au marché de la capitale et qui s’en retournent maintenant à Kanagawa. Ils rament, dans un bel ensemble. À l’avant de chaque barque se tiennent deux autres hommes :

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Au-dessus d’eux, une vague se dresse. Son écume ressemble à des griffes d’animal fantastique, prêtes à emporter les pêcheurs :

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En bas, une autre vague beaucoup plus petite rappelle la forme du Fuji enneigé :

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Les masses d’eau et de ciel sont égales et symétriques, forment une sorte de Yin et de Yang en une alliance de jaune pâle et de bleu de Prusse, couleur récemment importée au Japon qui connut à l’époque un très vif succès chez les producteurs d’estampes :

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Des pêcheurs rentrent chez eux ; une vague va bientôt leur tomber sur le coin de la bobine, brrrr ! Mais ils ne semblent pas vraiment effrayés, et l’image dans son entièreté inspire plutôt le calme, la tranquillité. Ils vont tranquillement affronter une vague, qui leur est peut-être familière.

On a tout dit à son propos : on la prétendit tsunami, vague scélérate, on la qualifia au contraire de vague ordinairement produite en ce lieu ou encore de monstre marin entièrement né de l’imagination d’Hokusai. Aujourd’hui, l’une de ces hypothèses semble se confirmer. C’est du moins ce que nous claironne la presse française et étrangère, toujours avide de scoupes propres à déclencher l’émotion de Paris à Paramaribo. On y apprend en effet que les laboratoires des universités d’Édimbourg, d’Oxford et de West Australia, qui travaillent sur les conditions de production des vagues scélérates, sont parvenus à déterminer qu’elles se formaient quand deux champs de vagues se percutaient en un angle de 120 degrés environ. Et ils en ont reproduit une qui, étonnamment, est en tous points identiques à celle d’Hokusai. Qu’on en juge :

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La vague en question est celle de la 4e image

Pour plus de détails, les féru(e)s de science aquatique se référeront à l’étude publiée le 11 décembre 2018 dans le Journal of Fluid Mechanics de l’université de Cambridge qui s’intitule poétiquement Laboratory recreation of the Draupner wave and the role of breaking in crossing seas.

La Vague d’Hokusai serait donc une vague scélérate, une de ces très redoutables vagues dont la hauteur est plus de deux fois supérieure à la hauteur des vagues moyennes. L’hypothèse est séduisante, tant les images proposées par les chercheurs semblent identiques. Modérons toutefois notre enthousiasme ! S’il est vrai que l’université d’Oxford a évoqué La Vague d’Hokusai dans une vidéo (consultable sur les pages du Figaro et de L’Usine nouvelle, cette référence ne figure dans aucune des pages de l’étude publiée par le Journal of Fluid Mechanics. Il semblerait donc que nous soyons là devant une opération à caractère promotionnel dont le but est de conférer de la visibilité aux résultats d’une recherche très pointue. On peut également se demander si cette production de vague à la manière d’Hokusai est reproductible. Et l’on peut enfin se poser la question de savoir si Hokusai a contemplé un tel phénomène, ou bien si sa célèbre estampe est l’unique fruit de son imagination. Les différentes images de vagues produites avant La Grande Vague au large de Kanagawa, qui nous montrent la lente évolution d’une idée, tendraient à prouver que la seconde hypothèse est la bonne. Peut-être.

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Avec l’écume de la vague qui devient oiseau, et inversement proportionnel

dimanche 27 janvier 2019

La paille et la poutre au fastefoude

Une chaîne de restauration rapide canadienne nommée A&W vient de faire parler d’elle en annonçant qu’elle allait abandonner l’usage des pailles en plastique dans ses 950 fastefoudes, pour les remplacer par des pailles en carton. Afin que cela se sache, elle a fait réaliser une espèce de sculpture en pailles qui dit Change is good. L’objet, long de dix mètres, a été installé devant la gare de Toronto :

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Ce Change is good, écrit en mots géants et posé dans l’espace public, peut évoquer au moins deux choses. La phrase, d’abord. Elle fait très probablement référence au « Greed is good » prononcé par Gordon Gekko (Michael Douglas) dans Wall Street d’Oliver Stone, sorti en 1987. Petit rappel des faits : Gordon Gekko s’exprime devant l’assemblée des petits actionnaires d’une entreprise de papeterie, dont il va prendre le contrôle. C’est au cours de ce long plaidoyer qu’il affirme que « Greed is good », que l’avidité, c’est bien. Cette sentence s’inspire d’une véritable déclaration tenue en 1986 par le trader Ivan Boesky, dont les termes exacts étaient : « Greed is all right. » Gekko transforme la phrase, et développe en quatre points ce qu’est cette bonne cupidité : « Greed for life, greed for money, greed for love, greed for knowledge » (La soif de vie, la soif d’argent, la soif d’amour, la soif de connaissance).

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Quatre points qui viennent détrôner les quatre libertés fondamentales, piliers du Four Freedoms Speech prononcé par le Président Roosevelt en 1941 : « Freedom of speech, freedom of worship, freedom from want, freedom from fear » (Liberté d’expression, liberté de culte, liberté de ne pas vivre dans le besoin, liberté de ne pas vivre dans la peur). Nous sommes un peu loin du Change is good des fastefoudes A&W, pensez-vous. Pas tant que ça. Car ce « Greed is good » est extrêmement célèbre outre-Atlantique, de part et d’autre de la frontière USA-Canada.

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La phrase géante installée devant la gare de Toronto rappelle une autre création étasunienne, le Love de Robert Indiana dont la première version sculptée se dresse au coin de la 55e Rue Ouest et de la 6e Avenue à New York :

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Photo © Liliane Fawzy

Le Love d’Indiana fut d’abord créé en 1964 afin d’illustrer une carte de vœux de Noël commandée par le Museum Of Modern Art de New York. L’image fut ensuite imprimée, en 1966, en de multiples tirages sérigraphiés (elle fut ultérieurement déclinée en diverses associations de couleurs) :

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Puis Indiana en fit une sculpture en plusieurs exemplaires. La première, ci-dessus, date de 1970. En 1973, son Love devint un timbre…

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… et en 2011 Google s’en inspira pour un doodle paru le jour de la Saint-Valentin :

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Il existe, dans le monde, une soixantaine de sculptures Love (voir la liste par là). Le Canada en compte trois : une à Montréal, une à Vancouver et une à Hamilton dans l’Ontario. Tout ça pour dire qu’il n’est pas abusif de penser au « Greed is good » de Gordon Gekko et au Love de Robert Indiana quand on voit cette opération publicitaire orchestrée par les fastefoudes canadiens A&W, qui affirment abandonner l’usage des pailles en plastique.

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Mais qu’en est-il de la poutre, celle du titre de ce billet ? La poutre, c’est le capuchon des gobelets qui demeure en plastique. Oups ! La boulette !

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jeudi 24 janvier 2019

Dégonfler l’outre trumpienne

La BBC nous apprend que deux photos diffusées sur les résôsociô par l’équipe du Président des États-Unis ont été retouchées en vue d’amincir la silhouette de l’outre trumpienne. Voici les objets du délit, dans leur version post-photoboutique d’abord :

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Dans les versions originelles pré-photoboutique ensuite :

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Difficile de voir les différences, hein ! De là à se demander en quoi ces retouches sont utiles, il n’y a pas loin. Mais posons ci-dessous les deux versions de la première image, et observons-les entrequatzyeux (cliquez sur la chose pour l’agrandir) :

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1 et 6. L’index de la main droite a été allongé, l’index et le majeur de la gauche l’ont également été, l’index en outre est maintenant tendu (allusion, dixit la BBC, aux doigts courts de Trump qui signifieraient selon certains que son sexe l’est tout autant ! )

2 et 4. La manche du bras droit a été considérablement amincie.

3. Le cou a été raboté à gauche, à droite (notez également l’épaisseur différente des cheveux) ; en bas, la cravate a été remontée.

5 et 7. Le pantalon a été descendu, l’entrejambes relevée, la courbe extérieure de la jambe droite rendue convexe.

Ajoutons à cela la courbe différente du pan de veste droit : de concave à gauche, il est également devenu convexe à droite dans le but d’amincir, encore une fois. Terminons en signalant le léger éclaircissement général qui a tendance à gommer les rides du visage.

Passons maintenant à la seconde image, beaucoup moins retouchée :

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1. Le ventre, à droite, bénéficie d’une ombre amincissante, dix kilos envolés !

2. Le cou est également aminci grâce au remontage forcé de la cravate.

3. L’intérieur de la porte de l’avion a été nettoyé : l’emblème des États-Unis a notamment été effacé, pour donner plus de lisibilité au personnage.

Et là aussi, le personnage a été entièrement éclairci pour gommer légèrement les rides, et les plis de la chemise.

Gageons qu’on découvrira bientôt d’autres photos retouchées, comme l’avait probablement été ce portrait officiel de la régulière de l’outre, qui fut publié en 2017 peu après l’accession au pouvoir. Un visage lisse de chez lisse tendance Barbie, pour un peu on aurait dit celui de Carla Bruni ! Visage officiel/Visage réel de la trumpette, la même année :

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À droite, photo © Saul Loeb prise le 5 avril 2017

Bah ! Tout ça n’est guère nouveau. Voici, par exemple, deux versions d’une photo de Mao prise en 1936 par le photographe Edgar Snow qui insista pour qu’il porte une casquette militaire, ce que Mao fit à son corps défendant. Sur la première, l’homme a les traits durcis, il semble fatigué. Sur la seconde, le visage est lisse, le regard est empreint d’une détermination sans faille. Dans Le commissariat aux archives, Alain Jaubert nous remet dans le contexte : « Des années plus tard, les illustrateurs s’empareront de cette photographie (déjà truquée dans sa genèse même !) et en feront une des principales images pieuses du culte maoïste » :

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Et c’est ainsi qu’on se retrouve avec une poupée de cire adulée. On retoucha aussi beaucoup en Union soviétique, évidemment. Voici, toujours extrait du Commissariat aux archives d’Alain Jaubert, une photo officielle de Brejnev telle qu’elle circulait en 1980 :

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« C’est bien à un Brejnev de 1980 qu’on veut nous faire croire puisque la photographie est précisément datée : on a pris soin, en effet, d’accrocher au côté droit de la veste du personnage la médaille d’or de la paix Joliot-Curie qui lui a été décernée en 1975, et la médaille du Prix Lénine de littérature qui vient de lui être donnée en mars 1979. » Sauf que la vraie bobine de Brejnev en 1980, c’était celle-là :

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Photo © Arnaud de Wildenberg / Gamma, Paris

Dans le cas de Brejnev la retouche s’imposait, pas question d’infliger la vision de ce visage bouffi aux masses populaires qui auraient pu se démoraliser devant une bobine flasque façon courgette avariée ! Dans celui de Trump, le gommage photoboutiquier semble un tantinet superflu tant les modifications apportés sont minimes, quasiment subliminales. Dans ces conditions, quel œil a-t-on voulu flatter ? Celui du red neck réélecteur, ou celui de l’outre trumpienne ?

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